J’ai connu là des ravissements si adorables, je m’y suis senti tellement détaché de moi-même, tellement transporté aux sommets de la foi que le souvenir de ces messes matinales ne cesse de m’illuminer la mémoire…

Dès que l’Ite missa est s’était envolé, alouette de la Grâce, vers le ciel, j’allais m’agenouiller devant la statue de la Sainte-Vierge dont j’ai parlé plus haut. Je récitais une dizaine puis je causais paisiblement avec la Bonne Dame. Elle est si tendrement accueillante cette douce Reine des Anges. Quand on souffre du corps ou de l’esprit, il est si consolant de poser son front fiévreux sur ses genoux et de l’implorer pour qu’elle vous soulage. Alors, on sent ses mains radieuses vous caresser l’âme et on l’entend qui vous dit tout bas : — Pourquoi t’affliger ? Est-ce que je ne suis pas là pour t’enlever tes peines ?…

Mais ce n’était pas seulement afin de la solliciter que je m’attardais de la sorte auprès d’Elle. C’était surtout pour l’exalter, pour répéter, avec une entière ferveur, ses litanies, pour respirer le parfum spirituel qui s’en dégage. Tandis que je murmurais ses louanges, il s’ébauchait en moi des strophes à sa gloire. Sorti de l’église, je les notais aussitôt ; et mon bon ange aidant je les fixerai, quelque jour, dans un poème…

Mes journées, je les passais soit au Parc Montsouris, soit au Jardin des Plantes, soit dans ce petit square qui fait la proue de navire au bas du Pont-Neuf. Tout en admirant les splendeurs défaillantes de l’automne, tout en regardant mes frères les arbres semer autour d’eux des feuilles d’or, je méditais l’Evangile et l’Imitation de Jésus-Christ. C’étaient mes seules lectures avec celle de mon paroissien. Car on ne saurait se figurer à quel point les choses littéraires m’étaient devenues lointaines.

L’Evangile, c’est la nourriture essentielle du chrétien, celle dont on ne saurait trop se sustenter. Je l’avais si bien compris que depuis lors, je n’ai guère manqué d’en relire quotidiennement deux ou trois chapitres.

L’Imitation, c’est une essence de prières. On pourrait la comparer aussi à un outil indispensable pour sarcler le champ de notre âme lorsque les faux jardiniers qui s’appellent Orgueil et Luxure tentent d’y cultiver de mauvaises herbes où d’y faire prospérer des floraisons vénéneuses. Et puis quel étonnant, quel perspicace psychologue que l’auteur inconnu de ce petit livre qu’on n’a qu’à ouvrir presque au hasard, lorsqu’on ne voit pas très clair en soi, pour y trouver le conseil nécessaire.

— Dans l’Imitation, me disait l’abbé M… on sent passer le souffle du Saint-Esprit…

Pendant que je m’occupais de la sorte, l’idée me vint d’écrire l’histoire de ma conversion. Et bientôt elle s’imposa si despotique que je crus plaire au Bon Dieu en la mettant à exécution. Je consultai l’abbé M… qui approuva fort mon projet. Je lui dis alors combien il me semblait indiqué d’aller rédiger cette œuvre de réparation dans la solitude. Il en tomba d’accord, de sorte que, deux jours plus tard, après avoir communié encore une fois de sa main, je partis pour Arbonne.

Comme on n’en doute pas, la première chose que je fis, en arrivant, ce fut de monter à Cornebiche. Tout heureux de revoir ma chère forêt que novembre habillait de pourpre et d’or, je gravis la colline et j’allai me mettre aux pieds de Notre Dame de Grâce pour la remercier de l’aide qu’elle m’avait départie et pour la supplier de m’être auxiliatrice dans mon travail.

Je récitai, de tout cœur le Salve Regina. A peine avais-je fini qu’une oraison jaillit en moi si nette que je pus la noter tout de suite.