N’ayant point découvert de cachette qui lui parût assez sûre, il gardait tout le jour les billets dans sa poche. Le soir, il glissait le portefeuille sous son oreiller et, la nuit, il se réveillait souvent en sursaut avec la crainte qu’une main subtile ne le lui eût dérobé. Partout il en était possédé : à sa messe, qu’il expédiait avec distraction, à table où il ne mangeait plus guère, à la promenade où il errait les yeux vagues, le front plissé, sans voir le paysage. Sa quiétude un peu somnolente de naguère avait fui. Il était très malheureux — d’autant que plus il souffrait de cet argent néfaste qui lui empoisonnait l’âme d’une idée fixe, plus il s’y attachait.

Eulalie, consternée, risqua de timides questions. Mais il la rabroua d’une intonation si rude qu’elle n’osa l’interroger davantage. Comme elle était loin de soupçonner la cause de ce trouble, elle crut que son maître couvait une maladie et pria éperdûment pour que Notre-Seigneur lui rendît la santé.

Un mois passa de la sorte. Puis l’abbé Dieuze finit par se dire qu’il était absurde de laisser les quinze mille francs improductifs. Mais comment les faire fructifier ? Il consulta des journaux de finance. Toutes les opérations qu’ils préconisaient lui semblèrent douteuses ou d’un revenu trop mince.

Un moment, la pensée lui traversa l’esprit d’une restauration, au moins partielle, de son église presque aussi délabrée que le presbytère. Ou bien pourquoi ne pas remplacer ses chasubles et ses aubes qui ne tenaient plus qu’à force de raccommodages ?

Ce ne furent que des velléités sans consistance.

— Ah ! non, s’écria-t-il, plein d’une singulière aversion pour cette dépense peu profitable, il vaudrait mieux me donner quelque bien-être… Il y a si longtemps que je me prive !…

Alors, faire bâtir ? Quitter la masure où le confinait la lésinerie de la commune, avoir une maison à soi ? Aussitôt il se représenta la cherté des matériaux, les exigences de la main d’œuvre. Les prix avaient si fort augmenté depuis la guerre. Il craignit, les quinze mille francs ne couvrant pas les frais, de s’endetter.

Acheter une maison toute construite ? Il passa en revue celles qu’il savait à vendre dans le village. Aucune ne lui parut convenable.

Il flottait parmi cent projets disparates lorsque, soudain, sans qu’il réalisât d’où lui venait cette image, se dessina nettement en lui le profil d’un terrible pince-mailles, l’huissier Crochard qui, sous le masque de sa profession, pratiquait l’usure avec autant d’astuce que de froide cruauté. Tapie dans la ruelle la plus sombre d’un faubourg du chef-lieu de canton, cette araignée recherchait les occasions d’étendre sa toile sur les campagnes à la ronde. Force mouches s’y prenaient dont elle suçait le sang à mort. Des gens bien informés rapportaient que Crochard acceptait des commanditaires auxquels il gardait, d’une façon inviolable, le secret sur leur participation à ses trafics. Et il leur servait, disait-on, de leurs fonds des intérêts tels que nulle banque n’en offrit jamais d’aussi plantureux à ses clients.

Une impulsion dont il ne percevait pas la virulence projeta, tout d’abord, le curé vers ce placement si lucratif. Mais aussitôt sa conscience se réveilla de la torpeur où elle s’enlisait depuis le jour de l’héritage pour lui crier les infamies dont il se rendrait le complice s’il traitait avec Crochard. Il crut entendre les victimes de l’usurier en appeler à la justice de Dieu.