Et, de minute en minute, il tâtait la poche intérieure de sa soutane, pour vérifier si le portefeuille contenant les précieux billets ne s’était pas évaporé.
Dès qu’il se fut installé, bien à l’avance, dans le train qui le ramènerait à sa paroisse, afin de tuer le temps, jusqu’au sifflet du départ, il entreprit de lire son bréviaire car, tout distrait par l’impatience de l’argent à toucher, il n’y avait pas pensé depuis la veille. Il se reprocha cet oubli comme un manque de gratitude envers Dieu pour l’aubaine dont il était favorisé. Mais il ne réussit pas à fixer son attention sur le texte sacré. En vain, il le chuchotait d’une lèvre machinale, ce restait pour lui un exercice dénué de sens. Il se revoyait palpant, un à un, les papiers de la Banque, traçant, avec une hâte fébrile, la signature du reçu. Il entendait encore le grattement de la plume, puis la voix grasse du tabellion qui, après l’avoir félicité, lui suggérait, par une transition adroite, un placement hypothécaire de tout repos. Or il ne s’était pas laissé convaincre : — Non, pas tout de suite… Il verrait… Il réfléchirait…
En fait, il était bien décidé à garder l’argent par devers lui au moins pendant plusieurs jours. Et il savourait déjà le plaisir de compter, manier, soir et matin, les billets et de les glisser ensuite dans quelque cachette choisie avec soin. Mais laquelle ? Comme de juste, il ne possédait pas de coffre-fort ; et l’armoire où il avait coutume de ranger son chétif pécule fermait assez mal. Cette préoccupation lui fut la première ombre sur l’allégresse qui lui ensoleillait l’âme.
Cependant le train s’était mis en marche. Et, son bréviaire tombé sur les genoux, l’abbé Dieuze furetant, par la pensée, dans tous les coins de son presbytère, n’en découvrait aucun où son legs se trouvât en sûreté. Il commençait à s’en dépiter sérieusement lorsque — tout près d’un passage à niveau que le train franchissait d’une allure ralentie, — s’encadra dans la fenêtre du wagon la façade d’une chapelle récemment construite et dépendant, selon toute apparence, d’un monastère. Au dessus du portail, le prêtre eut le temps de lire l’inscription suivante qui se détachait en lettres rouges sur la pierre blanche : Amassez-vous dans le ciel des richesses qui ne périssent pas.
Impulsivement, il eut un geste de mauvaise humeur. Cette sentence, d’un ascétisme sans fard, lui produisit l’effet d’un coup d’air froid parmi la tiède félicité où il baignait son âme.
Puis un scrupule lui vint : — Je ne dois pas traiter avec légèreté cette parole du Sermon sur la Montagne…
Mais aussitôt, une voix insidieuse murmura en lui : — Sans doute, sans doute, c’est très beau… Néanmoins, l’argent qu’on touche ici bas a bien aussi son mérite !
Cet argument lui parut la raison même. Il se le répétait avec complaisance — et il se sentait tout proche de tenir pour dénué de sens commun quiconque en aurait méconnu la valeur. — Dès lors, l’amour croissant de sa petite fortune lui forma dans le cœur comme une concrétion pierreuse.
De retour au village, il inquiéta sa servante par son agitation. Du reste, depuis qu’il avait reçu la lettre du notaire, il était tout changé à son égard. D’habitude, il commentait, pour elle, avec bonhomie, les menus incidents de l’existence et même faisait cas de ses avis dans les circonstances importantes. Maintenant un sentiment de défiance insolite l’obligeait de garder le secret sur l’héritage comme il s’était tu sur le motif de son déplacement. La vieille Eulalie ne méritait pourtant pas qu’il la soupçonnât d’indiscrétion ou de convoitise coupable. C’était une âme très pure et très simple qui, persuadée que le fait de servir un prêtre lui assurait le paradis à la fin de ses jours terrestres, n’eût pour rien au monde changé de condition. Sans récriminer, elle s’accommodait de la pénurie des ressources pour la cuisine et le confortable. La seule chose qui l’attristât, c’était de ne pouvoir assister les miséreux autant qu’elle l’aurait souhaité. Ayant souffert de la faim, avant que le curé la recueillît, elle gardait un souvenir si poignant de sa détresse ancienne qu’il lui arrivait de partager son écuelle de panade ou sa portion de ragoût avec les trimardeurs qui, comme on l’a dit, frappaient parfois à la porte du presbytère. Entre ceux-ci, il y en avait de fort mal famés, d’autres d’une saleté répugnante. Mais elle ne les jugeait pas : c’était des pauvres et cela suffisait à émouvoir sa charité. Et non seulement elle les secourait dans la mesure de ses moyens, mais elle égrenait de multiples chapelets pour les placer sous la protection de la Vierge : — Bonne Mère, disait-elle, ils ont des poux plein les cheveux et j’ai peur qu’ils n’en aient aussi dans l’âme. Délivrez-les des uns et des autres.
L’abbé Dieuze aurait été bien inspiré de consulter cette humble amie de Jésus sur l’emploi de l’argent dont il venait d’être gratifié d’une façon tellement imprévue. Mais cet homme en péril ne pouvait plus y songer. Une tentation des plus sordides ne cessant de l’assiéger, son cœur était où était son trésor. Un être sombre, bas et tenace s’était installé en lui pour lui présenter sans trêve des pensées d’avarice et d’égoïsme.