L’abbé Dieuze était un prêtre exact qui administrait d’une façon correcte la paroisse de quatre cents âmes où son évêque l’avait placé douze ans auparavant.
Dans ce village, assez à l’écart, la pratique religieuse se maintenait à un niveau moyen. Le dimanche, il y avait du monde à la messe. Aux grandes fêtes, la population remplissait l’église. En semaine, cinq ou six femmes âgées — vierges quinquagénaires ou veuves — y venaient à peu près régulièrement. Tous les enfants suivaient le catéchisme et faisaient leur première communion. Et c’est tout au plus si une poignée d’hommes, à l’esprit gâté de politique, se déclaraient libres-penseurs sans trop savoir pourquoi et manquaient au devoir pascal. Encore ne se montraient-ils guère agressifs. — Sauf en temps d’élection où, afin d’obtenir quelque avantage personnel, ils répétaient à la sourdine, les diatribes des feuilles radicales et les harangues saugrenues du candidat désigné par les Loges et appuyé par le préfet. Mais ce n’était qu’un feu de paille. D’habitude, ils ne tracassaient pas le curé, échangeaient avec lui des coups de chapeau ou, s’ils le rencontraient en promenade, lui parlaient volontiers de l’état des cultures et des variations de l’atmosphère. La plus grande marque de leur opposition consistait à lui faire refuser le vote d’un crédit municipal pour la réparation du presbytère, bâtisse du XVIIe siècle qui commençait à tomber en ruine.
D’ailleurs, l’abbé Dieuze ne manifestait aucune velléité de les réfuter ou de les convertir. Ami de son repos, satisfait de ne se point connaître d’adversaires virulents, il accomplissait, selon une routine honnête, les fonctions extérieures de son ministère, visitait les malades lorsqu’il en était requis, soignait son potager à ses heures de loisir, ne lisait rien hormis le journal bien pensant de la région et s’appliquait à ne contredire personne.
Il avait une qualité : à moins d’urgence il ne s’absentait que pour une retraite, tous les deux ans, au grand séminaire du diocèse. Il estimait que se tenir en permanence, à la disposition de ses paroissiens constituait l’essentiel de sa mission. Comme on ne le dérangeait presque jamais pour lui soumettre un cas de conscience ou lui demander des prières, il en concluait que tout allait au mieux dans le village. Paisible, il s’endormait, chaque soir, en remerciant le Seigneur de n’être pas un serviteur inutile.
Un matin de juillet, il reçut une lettre où le notaire d’une bourgade située dans un autre département l’informait qu’une cousine éloignée, avec laquelle il n’avait que fort peu de relations, venait de mourir lui léguant une somme de quinze mille francs.
L’abbé Dieuze n’avait pas de fortune. Né de parents besogneux, boursier durant ses études, il était entré dans le sacerdoce sans autre revenu que sa part de denier du culte et le produit d’un casuel assez maigre. En effet, sa paroisse, toute paysanne, trouvait fort bon que le curé ne fût pas mis à même de thésauriser. Il ne s’en plaignait point, car il n’était pas obsédé du désir d’accumuler de l’argent. Résigné à la gêne, il ne couchait pas en joue les économies des dévotes. Le village ne comptant nul indigent, il n’avait l’occasion de distribuer des secours qu’aux rares vagabonds qui agitaient de loin en loin sa sonnette. Après avoir un peu hésité, il leur faisait remettre par sa servante un sou — quelquefois un reste de légumes ou un morceau de pain rassis. C’était sans enthousiasme qu’il pratiquait ainsi l’aumône mais enfin — il la pratiquait.
L’héritage suscita en lui un nouvel état d’âme.
Quand l’abbé Dieuze sortit de l’étude du notaire qui venait de lui compter les quinze mille francs, il leva les yeux vers les panonceaux dorés qui surmontaient la porte de la rue et il poussa un grand soupir de satisfaction. Il lui sembla qu’il était un autre homme — doré lui aussi à l’intérieur. Il se sentait comme dilaté ; son cœur battait plus largement ; ses regards, tandis qu’il gagnait la station du chemin de fer, se promenaient sur les gens et les choses avec une assurance qu’il ne s’était jamais connue. Il se disait : — Tout de même c’est agréable d’avoir un peu d’argent à soi, au-delà du strict nécessaire !…