Fort intelligent, doué, à un degré rare, pour les langues mortes et vivantes, ayant le goût de la dialectique, de la philosophie et de l’exégèse, il faisait preuve d’un esprit si délié que ses maîtres le tenaient pour un sujet de grand avenir et qui, plus tard, marquerait dans l’Église. Peut-être le lui disaient-ils un peu trop. Mais le supérieur du séminaire, homme d’expérience et fort avancé dans l’oraison, l’avait observé de près et il formulait des réserves.

Certes, il ne contestait pas la valeur intellectuelle de l’abbé Bercy il lui reconnaissait du brillant et une extraordinaire facilité d’assimilation. Seulement, il avait remarqué que, chez lui, le cœur était loin de valoir le cerveau. En outre, ce jeune homme, s’infatuant de son mérite, tenait à interpréter les dogmes d’une façon téméraire et à méconnaître la tradition. Enfin, il laissait parfois deviner qu’il se considérait comme très au-dessus de ceux de ses camarades qui, moins aptes que lui aux abstractions, demandaient à la prière ce qu’il demandait trop exclusivement à l’étude, c’est-à-dire les vertus qui font le bon prêtre.

Le supérieur craignait que cette âme ne se desséchât totalement au contact des livres. C’est pourquoi, avec prudence et avec une ferme douceur, il s’efforçait de la mettre en garde contre les excès de la connaissance. Et il l’avertissait que la recherche outrée de la certitude mène à l’orgueil lorsqu’elle ne s’accompagne point du sentiment très humble de notre impuissance à expliquer le mystère de la perfection divine.

Cette année-là, au départ pour les vacances, il avait dit à l’abbé Bercy : — Mon enfant, je vous donne à méditer cette parole de saint Paul : « La science enfle mais la charité construit. Si quelqu’un présume de sa science, il n’a encore rien connu comme on doit le connaître. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de Dieu. »

Et pour tout commentaire, il avait ajouté, d’après saint Augustin : « Ama scientiam sed antepone caritatem[1]. »

[1] Aimez la science mais faites marcher devant l’amour de Dieu.

L’abbé Bercy s’était incliné respectueusement mais sans émettre la moindre phrase qui pût donner à son supérieur l’espoir qu’il accueillait avec gratitude cette monition si mesurée.

C’est qu’à part soi-même, il avait ressenti une piqûre d’amour-propre. Qu’on semblât rabaisser ses capacités en leur opposant un texte dont la signification profonde lui échappait, cela blessait sa superbe.

— M. le Supérieur, pensait-il, est un Saint mais, vraiment, il ne fait pas assez de cas du savoir. Voudrait-il donc que j’emploie mes vacances à réciter des chapelets ?…

Il n’en récita point. Et plutôt que de se recueillir dans la prière, il se complut à lire ardemment une foule de publications d’une doctrine suspecte et dont les auteurs, sous prétexte d’adapter les enseignements de l’Église aux « exigences du progrès », équivoquaient sur les dogmes avec l’arrière-pensée de substituer leur sens propre aux préceptes de la Sagesse révélée.