L’abbé s’empressa d’accepter. En effet, il faisait si lourd que sa marche précipitée l’avait mis tout en sueur. Mais surtout il se félicitait que cette invite lui permît de retrouver plus tôt son cher argent. Tout en roulant, le boucher lui confia qu’il était sur le point d’acheter une auto, il en avait débattu le prix à la ville et il espérait obtenir du vendeur de payer à tempérament. Le curé ne prêtait qu’une oreille distraite à ces propos. Il approuvait par de vagues monosyllabes mais sa pensée demeurait tendue vers le portefeuille.
Ils arrivèrent à l’endroit où la route commence à monter. Le cheval prit le pas et Bajot laissa flotter les rênes. Le soleil touchait à l’horizon. De longs nuages dentelés semblaient ouvrir des gueules de caïmans autour de l’astre élargi qu’ils barraient, par intervalles de traînées couleur d’encre. Une clarté sanguinolente étendait, peu à peu, son linceul lugubre sur la plaine et jusqu’aux lointains.
Bajot décréta : — Nous aurons de la pluie avant demain.
— Cela se pourrait, répondit le curé, comme il aurait répondu n’importe quoi.
Un peu plus haut, ils rencontrèrent Jacques qui, courbé vers le sol, nettoyait l’orifice d’un caniveau engorgé par le sable. Au bruit de la voiture, le cantonnier se redressa et salua respectueusement. Bajot le toisa d’un regard à la fois dédaigneux et protecteur et, pour toute politesse, ébaucha le geste de porter son fouet à la hauteur de son nez.
Quand ils furent passés : — Vous connaissez ce traîne-la-savate ? questionna-t-il.
— Moi ? dit le curé, non, je ne lui ai jamais parlé.
— Ça vit dans un coin comme un putois dans son terrier, reprit le boucher, ça vous prend des airs de n’y pas toucher. Mais faut se méfier ; ces gas-là, le meilleur ne vaut pas tripette !
— Sans doute, approuva machinalement le curé qui, à ce moment même, voyait poindre, par delà le sommet de la côte, le clocher de son église et songeait qu’il tiendrait bientôt ses billets.
A mi-côte, juste en face de la maisonnette où Jacques abritait son repos, ils aperçurent une espèce de vagabond écroulé plutôt qu’assis contre le talus. Des guenilles trouées, poussiéreuses, comme tachées de rouille ou d’un mélange de sang et de boue ancienne, le vêtaient de misère. Ses cheveux, d’un roux foncé, retombaient, en mèches collées par la sueur sur son visage où se lisaient un épuisement et une souffrance infinis. Il paraissait sommeiller mais un tremblement de fièvre agitait ses membres décharnés.