Une foule de déductions, sur la confiance qu’il était bon d’avoir en soi-même s’étaient ensuivies. Il les jugeait tellement irréfutables qu’impatient de les fixer sur le papier, il pestait contre cette côte malencontreuse qui l’avait obligé de quitter la pédale.

Marchant aussi vite que le permettait la pente, il fut bientôt à l’endroit où gisait le pauvre. Là, malgré sa préoccupation, il dut s’arrêter — le temps de compter trente secondes — car l’aspect lamentable du moribond lui tirait le regard. Il était trop desséché par le culte de l’abstraction pour s’émouvoir. Une seule chose le frappa ; ce déchet d’humanité, baigné par la lumière rougeâtre qu’irradiait le couchant, donnait l’impression d’un spectre.

— Tiens, pensa-t-il, c’est un sujet de tableau qui réjouirait un élève de Rembrandt.

Et, sans plus, il passa.

Rendu chez ses parents, il monta quatre à quatre jusqu’à sa chambre, s’assit devant son bureau, ouvrit le cahier où il consignait amoureusement ce qu’il nommait ses découvertes dans le domaine de la philosophie libérée et trempa sa plume dans l’encrier.

Mais alors un phénomène bizarre se produisit. Toutes ses idées se mirent à tourbillonner dans sa tête comme des feuilles mortes sous une rafale d’automne — puis elles se fondirent en une brume opaque où il ne distinguait plus rien. Et il demeura, les yeux écarquillés, la bouche béante, privé de mémoire et de raisonnement.


Le soleil s’était couché. Les nuées s’accumulaient, en lourde masse aux reflets de plomb, pour un sombre crépuscule et l’obscurité croissante empêchait Jacques de poursuivre son labeur. Il rassembla ses outils, les chargea sur son épaule et remonta la route vers la maisonnette. Il en cherchait la clef dans sa poche quand il aperçut une forme confuse qui faisait saillie sur l’ocre du talus. Il s’approcha et il découvrit que c’était un homme tombé là et qui ressemblait fort à un cadavre. D’abord, il eut peur et faillit battre en retraite. Mais aussitôt il se reprocha sa couardise et se pencha sur ce corps inerte en murmurant : — Peut-être que le malheureux respire encore… Je dois lui donner du secours.

Il lui prit la main et ressentit une impression de froid comme s’il avait touché de la glace. Il eut un cri : — Mon Dieu, il est mort !…

Afin de s’en assurer, il s’agenouilla tout contre et allait poser son oreille sur la poitrine, avec le désir que le cœur n’eût pas cessé de battre, quand il sentit un souffle saccadé qui lui frôlait la face, puis il remarqua le tremblement fébrile qui secouait les membres. Du coup, il brûla de charité. Sans tergiverser, il souleva l’abandonné et constata son effrayante maigreur. Il le prit dans ses bras, traversa la route et entra chez lui.