— Ah ! dame, déclara le père avec un gros rire, la science, ça nourrit !
En haut, l’abbé restait immobile. Sa stupeur hébétée persistait. Il avait le cerveau plein de nuit et l’effort de penser lui causait un malaise des plus pénibles. Cependant, il parvint à se convaincre qu’il n’y avait là qu’un fait de surmenage intellectuel et que le sommeil y remédierait. Tout de suite, il se mit au lit.
Il s’endormit lentement et quelques heures passèrent ainsi. Puis, vers le petit jour, il eut un rêve.
Il se promenait dans un jardin exubérant de fleurs qui s’épanouissaient de toutes parts, comme gorgées d’une sève impétueuse. La variété de leurs nuances, la force étourdissante des aromes qu’exhalaient leurs calices l’exaltaient jusqu’au vertige. Il allait de parterre en parterre, avec le désir insatiable de les cueillir toutes. Mais chaque fois qu’il en touchait une, elle se fanait soudain et tombait en cendre. Et toujours il en poussait de nouvelles et toujours les assembler en une gerbe pour lui seul lui paraissait le but suprême de son existence et toujours elles s’effritaient au contact de ses doigts. Quoiqu’une énorme fatigue résultât de ces tentatives décevantes, il s’y acharnait lorsqu’il eut l’impression que, du milieu d’un buisson, au feuillage terne et qu’il n’avait d’abord pas remarqué, quelqu’un l’observait. Il s’en approcha et vit que c’était le pauvre rencontré la veille sur la route et cruellement négligé par lui. Ce gueux lamentable le fixait d’un regard de lumière qui le transperçait comme la pointe d’une lance suraiguë et pénétrait jusqu’au tréfonds le plus caché de son âme. La sensation fut si douloureuse qu’il se réveilla en criant.
Pendant un quart d’heure au moins, il n’arriva pas à rassembler ses idées tant son esprit demeurait en désarroi. Mais, peu à peu, il reprit conscience des choses et, brusquement, il sentit la signification redoutable de ce songe. Sa présomption, son égoïsme croulèrent. Il eut horreur de sa barbarie et il sut nettement qu’il devait réparer.
Redevenu presque l’adolescent très pieux et spontané qu’il était à son entrée au séminaire, il s’écria : — Seigneur, j’ai péché par orgueil, pardonnez-moi !… Je vais me confesser.
Rapidement il s’habilla et se rendit chez le curé.
La disparition du portefeuille avait bouleversé l’abbé Dieuze. Son premier mouvement fut de mettre en branle la gendarmerie. Mais il réfléchit aussitôt qu’il n’avait parlé à personne de son héritage et qu’une enquête policière lui attirerait toute sorte de tracas. Il éprouvait également un scrupule à la pensée de révéler qu’il avait déposé son argent dans le tabernacle. Il prévoyait les commentaires railleurs des incrédules du village et du chef-lieu : — Quoi donc, ricaneraient-ils, le Bon Dieu du curé n’a même pas été capable de lui garder son magot !… Et bien d’autres quolibets. Il résolut de se taire.
Ensuite la crainte naquit en lui d’avoir manqué de respect au Saint-Sacrement en accolant au ciboire une somme peut-être mal acquise par la personne qui la lui avait léguée. Et, en outre, à travers sa perplexité à ce sujet, s’infiltra l’aveu que lui-même n’était pas sans reproches : sa joie toute mondaine chez le notaire et, au retour, son projet d’association avec Crochard, puis l’ambition de faire fortune par des moyens licites mais pour son bien-être exclusif — était-ce là le fait d’un bon prêtre ?…