Seigneur Jésus, les hommes s’agitent pour conquérir des chimères alors que vous êtes la seule Réalité. Votre vie et votre mort attestent deux lois : loi de souffrance, loi de substitution, et ces lois gouvernent l’univers. Par la première, vous nous apprenez à nous hausser au-dessus de nous-mêmes pour l’amour de vous et à mériter ainsi le Royaume de Dieu. Par la seconde, vous nous apprenez que, pour rester dignes de vous suivre dans la voie douloureuse, nous devons vous aider à porter votre croix et à remplacer ainsi ceux dont la nonchalance la trouve trop pesante — ceux aussi qui refusent de vous connaître. La masse de nos péchés écrasait votre épaule ; notre bonne volonté, docile à votre Grâce, allège cet affreux fardeau. Et vous nous avez promis la suprême récompense lorsque vous nous avez dit sur la montagne : Bienheureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde ; bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice car ils seront rassasiés.
Seigneur Jésus, voyez : l’humanité de l’époque si sombre où nous sommes voués à l’exil dans l’attente de la Lumière éternelle ne veut plus vous connaître. Égarée par les brumes d’un matérialisme opaque, rongée de haines homicides, calcinée par la convoitise de l’or diabolique, impatiente de se détruire elle-même ou bien mollement indifférente à votre Passion, elle roule au cataclysme qui bientôt peut-être précipitera les âmes souillées et les âmes pures au pied du trône d’où vous les jugerez selon leurs œuvres.
Comme vous l’avez annoncé, cet avenir, ce proche avenir vient à pas furtifs, apportant les fléaux inéluctables…
Seigneur Jésus, voici que le crépuscule ensanglante l’horizon ; peut-être que les jours de la terre vont à leur déclin. Parlez-moi ; faites que je sente toujours descendre en mon cœur les rayons de votre Cœur ; faites que ce livre écrit dans la souffrance et dans la pauvreté réchauffe au foyer de votre amour quelques âmes refroidies et rallume en elles le désir de veiller avec vous au jardin des Olives — jusqu’à la fin du monde.
DANS LA FORÊT DE L’ORAISON
Ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus.
Osée.
Des personnes m’ont parfois demandé pourquoi je n’écrivais pas de romans. Je puis leur répondre ceci : ce n’est pas que je dédaigne cette forme d’art qui, pour ne mentionner que des écrivains appartenant à la littérature catholique, nous a donné Huysmans, Benson, Bazin, d’autres encore. Mais on n’écrit pas les livres qu’on veut. En ce qui me concerne, du jour où j’entrai dans l’Église je n’eus plus qu’une pensée : la servir selon mes moyens et de la façon dont il plairait à Dieu de faire vibrer pour sa louange les cordes du pauvre violoncelle que je suis. Or, sauf une fois avec le Règne de la Bête, les sujets que sa Grâce m’invitait à traiter ne comportaient pas l’affabulation du roman. Davantage encore : ils m’étaient, pour ainsi dire, imposés. Ainsi, fort peu de jours avant de commencer la Vie de Sainte Marguerite-Marie, je ne me doutais nullement que ce travail ardu me serait désigné. J’estime superflu de raconter dans quelles circonstances je fus amené à l’entreprendre. Je me bornerai à spécifier que, pour ce livre comme pour d’autres avant et après, j’ai obéi, avec simplicité, à une suggestion d’ordre intérieur dont je ne pouvais méconnaître l’origine.
Ce qu’il n’est permis d’ajouter c’est que mon goût de la solitude s’adaptait à merveille à l’élaboration des volumes où je me suis efforcé de mettre en évidence, pour quelques-uns, le sens surnaturel de notre vie transitoire en ce bas monde.
La solitude, je l’ai toujours aimée. Même dans ma jeunesse, alors que je me bouchais les oreilles pour ne pas entendre l’appel de Dieu, je la préférais aux villes toutes retentissantes du vain bavardage des hommes. Il y avait donc bien des années que je me tenais à l’écart de leurs colloques lorsqu’il plut à la miséricorde divine de me convertir. Et je ne crois pas téméraire de penser que cette inclination me prédestinait à la tâche que je remplis depuis vingt ans : montrer Dieu à ceux de mes contemporains qui le négligent ou qui mettent leur amour-propre à l’ignorer. Car ce n’est que dans la solitude et le silence qu’on apprend à Le connaître — et, par conséquent, à L’aimer.