Comme le savent les lecteurs de Du diable à Dieu, c’est dans la forêt de Fontainebleau que je reçus les premières touches de la Grâce illuminante. Là, plus que partout ailleurs, et longtemps avant ma conversion, j’avais éprouvé les bienfaits de l’existence en pleine nature et j’avais eu à me féliciter de ne m’être pas reclus dans l’idolâtrie de l’art exclusif, de n’être pas devenu, comme tant de mes confrères, un de ces scribes monotones qui semblent avoir un fouillis de papier imprimé ou griffonné à la place de la cervelle et un pot rempli, jusqu’au bord, d’une encre épaisse à la place du cœur. Là, quand sonna pour moi l’heure de Dieu, je réalisai ce que signifiait la phrase de Saint Bernard : Aliquid amplius invenies in silvis quam in libris. Oui, là, parmi les peuplades harmonieuses des grands arbres, je sentis mon âme se développer au souffle du Paraclet et je connus que cet épanouissement radieux réduisait à rien la fausse sagesse que j’avais si longtemps recherchée dans des livres où la Vérité unique n’avait point de part.

Du diable à Dieu, c’est le procès-verbal, exact dans ses moindres détails, de mes états d’âme à l’époque de ma transformation miraculeuse et non, comme certains se le sont figuré, un récit « arrangé », truqué selon les formules du métier littéraire. Les esprits vraiment religieux qui voulurent bien me lire ne s’y trompèrent pas. Je n’ai pas à insister sur ce point et si j’y reviens ici, c’est parce qu’on m’a demandé de préciser la manière dont l’oraison germait, grandissait, fleurissait alors en moi, m’imprégnait de clarté divine. Je ferai cet exposé non par gloriole d’une faveur purement gratuite mais parce qu’il peut être utile à certaines âmes que Dieu oriente vers la contemplation infuse. Du moins, on me l’affirme. J’essayerai donc de satisfaire mes correspondants. Toutefois, qu’ils ne perdent pas de vue que cette analyse sera forcément incomplète : les opérations de la Grâce dans une âme de bonne volonté gardent toujours de l’indicible.


Il importe tout d’abord de rappeler qu’en ce temps-là mon ignorance religieuse était à peu près totale. Rien, ni mon genre de vie, ni mes lectures, ni mes habitudes de pensée n’était de nature à la dissiper. Je n’appartiens donc point à cette catégorie d’hommes à qui la foi catholique fut inculquée dans leur enfance, qui s’en écartent par la suite mais qui en gardant du moins une vague mémoire, n’ont à faire qu’un effort relativement minime pour en reprendre la pratique lorsque Dieu les dispose à se convertir. Non seulement je ne savais rien mais encore, par éducation, par entraînement et par un penchant originel à repousser toute discipline de l’âme, je nourrissais les plus fortes préventions contre l’Église. Par suite je n’étais donc nullement préparé à croire, quand la notion du Divin me fut révélée à l’improviste comme il est rapporté au premier chapitre de Du diable à Dieu.

Ceci posé, l’on saisira combien, au cours de mes longues méditations solitaires sous les ombrages de la forêt, j’apportais une sensibilité toute neuve aux joies et aux souffrances que me valait l’infiltration progressive du Saint-Esprit dans ma vie intérieure. Je souligne que son action m’était tour à tour, et quelquefois simultanément, douloureuse et suave ; mais je dois mentionner que, dans l’un et l’autre cas, si intense fût-elle, il n’en résultait nul trouble, nulle anxiété. Au contraire, j’éprouvais un sentiment de confiance dans la Force mystérieuse qui se rendait de la sorte maîtresse de mon être. Il s’ensuivait une paix sans égale où mon âme, naguère si versatile, se reposait amoureusement dans la contemplation des splendeurs de la certitude.

Et c’était bien un état de contemplation passive car, en cette phase de ma conversion, je n’argumentais ni ne discutais. Je m’ouvrais à la Grâce, je l’absorbais comme une terre longtemps durcie par un gel rigoureux s’amollit avec délices pour laisser ses molécules s’imbiber des gouttes tièdes d’une pluie de printemps.

Parfois ma contemplation prenait l’aspect d’une réminiscence : on eût dit que je me souvenais de choses que je n’avais cependant ni connues ni pu connaître durant les années antérieures. Parfois aussi je voyais se lever en moi des images aux contours d’une netteté insolite et qui, baignées d’une blanche lumière, se succédaient devant les yeux de mon âme.

La Grâce se manifestait encore d’autre façon. Je tâcherai de dire comment dans les lignes suivantes. Mais je tiens, avant tout, à répéter qu’elle me conquit d’abord par son infusion persistante dans les domaines de la sensibilité et de l’imagination et non par le raisonnement ou par une spéculation quelconque de l’intelligence. Et c’est ainsi que naquit en moi le sentiment habituel de la présence de Dieu.


Ce sentiment, je l’éprouvai, au début, selon la formule si vraie du psalmiste : Timor Domini initium sapientiae : la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. Mais qu’on n’aille pas se méprendre ; ce n’était point de l’effroi que je ressentais. En l’occurrence, rien de semblable à la panique d’un voyageur qui, entendant gronder un orage sur sa tête, cherche, d’un cœur éperdu, l’abri où échapper à la foudre. C’était l’intuition, pleine de respect, que de l’Énergie radieuse dont j’étais comme circonscrit émanait toute beauté, toute bonté, toute justice — la perfection absolue. Alors, faisant un retour sur moi-même, je découvrais à quel point mon âme était encore loin de ressembler à ce divin modèle. Je voyais mes fautes coutumières, mes penchants mauvais comme des taches sur cette Lumière et je concevais que pour mériter la sollicitude adorable qui m’investissait de la sorte, je devais travailler assidûment à réprimer ceux-ci, à effacer celles-là.