S’il n’y avait eu que moi pour acquérir les vertus nécessaires, j’aurais certainement échoué. Mais chaque fois que j’accomplissais un effort dans ce sens, je me sentais doucement encouragé à la persévérance. Quelqu’un était là qui m’aimait — j’en avais conscience d’une façon très forte — qui guidait mes pas incertains, qui fortifiait en moi la volonté de lui plaire. Ah ! je n’étais plus seul ainsi que je l’avais été si longtemps parmi les hommes.

Savourant cette sécurité, j’entrais souvent dans un recueillement profond où je demeurais entièrement absorbé par la contemplation de l’Être qui daignait me prodiguer ses richesses et m’inculquer le désir croissant de m’en rendre digne. Je perdais la notion de la durée et de l’espace. Je demeurais immobile, tout ravi en Dieu, pendant des minutes ou, peut-être, pendant des heures. En cet état, je ne pouvais articuler la moindre parole mais mon âme entière se fondait en une oraison silencieuse de gratitude et d’amour.

Lorsque je revenais au sentiment des spectacles d’ici-bas, je les trouvais bien incolores. Certes, avant que la Grâce m’eût touché, j’avais connu des moments admirables à dénombrer les charmes multiples de ma chère forêt. Mais que c’était peu de chose en comparaison de la beauté de Dieu telle que je la percevais à présent au dedans de moi. Comme l’éclat de ce Soleil intérieur reléguait dans l’ombre le soleil périssable qui se joue à travers les ramures ondoyantes !…


Ensuite je commençai d’apprécier à leur suprême valeur les vertus que la Grâce faisait éclore en moi. Ayant vécu jusqu’alors dans l’esprit de révolte et dans la complaisance au péché, je me trouvais comme transporté dans une terre inconnue, dans une contrée miraculeuse, toute parée de fleurs dont les nuances et les parfums m’attiraient d’autant plus que je les découvrais pour la première fois. A les regarder, à les respirer, l’envie me venait d’en greffer les sauvageons de mon âme conformément aux préceptes de la Loi divine. Je tentai tout de suite cette besogne salutaire. J’y mettais de la maladresse, mais Dieu ne cessait de venir en aide à mon inexpérience.

Ce dont je me souviens également, c’est de la surprise que me causait ma docilité. N’ayant jamais obéi qu’aux impulsions de ma nature violemment indépendante, je demeurais stupéfait à constater que je prenais plaisir à me soumettre et que cette humilité imprévue me valait des joies plus intenses et surtout bien plus pures que celles dont j’avais coutume de repaître mes instincts.

Dans un des plus beaux poèmes de Sagesse, Verlaine a parfaitement exprimé cet éveil d’une âme désormais éprise de la vertu, frémissante d’amour de Dieu mais tellement inaccoutumée à la vie chrétienne. Je ne saurais mieux faire que de le citer :

Vous voilà, vous voilà pauvres bonnes pensées :

L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,

Douceur de cœur avec sévérité d’esprit,