Radius me rendait visite à peu près tous les soirs. Il s’asseyait à mon chevet et nous dialoguions sur les splendeurs de Dieu, c’est-à-dire sur le sujet qui intéresse, avant tout, les âmes de bonne volonté.
Je me souviens d’un colloque où mon ami me parla de la flamme surnaturelle qu’il sentait s’aviver sans cesse en lui. Elle s’épanouissait avec tant d’ardeur, qu’elle le maintenait dans un état de combustion qui allait parfois jusqu’à la souffrance physique.
— Telles sont les marques de l’amour de Jésus, lui dis-je. Tu entres, en ce moment, dans la première phase de la vie illuminative qui s’accompagne toujours d’un embrasement de l’âme si intense que le corps en éprouve les effets. N’étant pas habitué à ce divin calorique, Frère Ane — comme disait saint François d’Assise — proteste. Trouves-tu qu’il ait raison ?
— Pas le moins du monde, répartit Radius, je suis trop heureux de cette souffrance, d’autant qu’elle coïncide avec une allégresse d’âme qui, j’en ai l’intuition, me tient tout proche du Sacré-Cœur.
— Non seulement tout proche, repris-je, mais en contact avec Lui. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant. C’est par l’action directe, instantanée, exclusive du Sacré-Cœur que s’opéra ta conversion. Il est donc normal qu’il prolonge la Grâce sensible de son effusion en toi. Tu es le disciple d’Emmaüs, après que « ses yeux se furent ouverts ». Comme lui, à cause de Jésus présent dans ton âme, tu t’écries : « Il est venu sur mon chemin ; mon cœur en est tout brûlant dans ma poitrine. » Tu avanceras, tu monteras parmi des joies et des souffrances simultanées et de plus en plus pénétrantes. Car il semble admissible que te voici l’un de ces contemplatifs qui peuvent s’appliquer les exclamations adorantes par quoi se conclut le Gloria de la messe. Tu solus Sanctus, toi, seul, ô mon Dieu, tu es la Sainteté qui me purifie du péché où je croupissais en rébellion contre toi. Tu solus Dominus, toi seul tu es le Maître qui enseigne mon âme obscure en l’illuminant de ta Grâce. Tu solus Altissimus, toi seul, tu es le Très-Haut qui m’attirera des pentes de la montagne jusqu’au sommet, afin que, si je reste digne de mériter tes complaisances miséricordieuses, j’aspire à l’union dès ici-bas avec ton essence. Oui, ces trois clameurs expriment les bonds successifs de l’âme que Dieu mène par la vie purgative et par la vie illuminative à la vie unitive sur la cime où elle se fond dans la Lumière incréée. Mais ne t’y trompe pas. Si tu es appelé à cette ascension, tu subiras de dures épreuve. Souviens-toi de ce que dit sainte Térèse : « Il ne faut pas envier les contemplatifs car ils paient, par des souffrances indicibles, le privilège de suivre Jésus partout où il va. »
Beaucoup s’arrêtent en route et renoncent à persévérer jusqu’à l’auberge d’Emmaüs où Notre-Seigneur romprait le pain avec eux. Seras-tu de ceux-là ?
— Je ne sais, répondit humblement Radius, je sais que j’aime Notre-Seigneur jusqu’à mourir pour Lui s’il était nécessaire et que j’envisage désormais l’existence comme une œuvre de sacrifice.
— Alors, repris-je, il est à conjecturer que, comme je le fais moi-même, tu auras des périodes d’hésitation et de défaillance, mais que tu les surmonteras pour reprendre ta route vers la cime, les yeux fixés sur ce soleil incomparable : le Sacré-Cœur. Notre mot d’ordre c’est : espérance invincible…
Ainsi nous échangions nos pensées, et nous y trouvions tant d’attrait que, souvent, il nous arrivait d’oublier la fuite des heures. Pour nous en rendre la notion, il fallait que la cloche, si frêle et si pure, du monastère des Clarisses commençât de sonner Matines. Il était minuit. Nous nous séparions ; et je m’endormais paisiblement sous l’égide des prières de ces saintes Moniales.