Et c’est ainsi que l’athée militant d’hier est devenu le catholique fervent qu’il n’a cessé d’être.


Voici maintenant comment l’amitié naquit entre Radius et moi. Nous prenions pension au même hôtel mais lui mangeait à la table d’hôte tandis que, par goût de l’isolement, je me faisais servir à une petite table, dans un coin de la salle. Il en résulta que nous fûmes plusieurs semaines sans nous parler autrement que pour échanger quelques phrases de politesse. Ce fut sainte Térèse qui nous fournit l’occasion de mieux nous connaître[5]. — Radius avait coutume d’apporter aux repas un livre qu’il plaçait côté de son assiette et où il s’absorbait sans grand souci des vagues nourritures qui nous étaient distribuées.

[5] Il sied peut-être de spécifier, pour les personnes peu au courant de l’hagiographie, qu’il existe deux Saintes de ce nom : la petite, celle de Lisieux, et la Grande, la réformatrice du Carmel, celle que l’Église qualifie : « docteur en Mystique ». C’est de cette dernière qu’il est question dans ce chapitre comme, du reste, dans tout le volume.

Soit dit en passant, cette façon d’agir choquait grandement les pèlerins huppés et gourmés qui se succédaient dans ce pieux caravansérail. Ils estimaient, sans doute, que nulle lecture, fût-elle de religion, ne valait qu’on négligeât de paraître s’intéresser aux propos incolores où ils se confinaient sous prétexte de « bon ton ». Radius était donc peu considéré. Moi aussi, vu le soin que je prenais de me tenir à l’écart. Mais combien cela nous était égal !

Déjà, l’attitude de Radius me portait à le juger sympathique. Et puis je grillais de savoir quel était l’écrivain qui l’accaparait de la sorte. Certain jour, je ne pus réprimer ma curiosité. Comme j’avais fini de manger quelques minutes avant lui, quittant le réfectoire, je m’arrangeai pour frôler la table d’hôte et me pencher par-dessus l’épaule de Radius. Je lus le titre du volume. C’était le Château Intérieur, c’est-à-dire un des chefs-d’œuvre où sainte Térèse a rassemblé, pour les âmes vraiment éprises de Notre-Seigneur, les fruits les plus précieux de son expérience. Que Radius eût de la prédilection pour cette Reine des contemplatifs, cela me causa un indicible plaisir. Je m’écriai : — Ah ! vous aimez sainte Térèse !… Vous avez rudement raison !…

Radius ne s’offusqua pas de mon indiscrétion. Au contraire, il me suivit dehors et nous engageâmes une conversation qui se prolongea une partie de la journée. De là, notre bonne entente, qui, depuis, n’a fait que se consolider.


J’habitais presque en face du Carmel, en haut de cette superbe avenue de vieux platanes qui sort de la ville pour conduire à Charolles, le long du Val d’Or. Tous les matins, j’allais entendre la messe à la chapelle des Clarisses, asile de la Sainte Pauvreté, tabernacle d’holocauste et d’oraison perpétuelle où j’ai reçu quelques-unes des plus grandes grâces dont Dieu ait daigné combler son infime serviteur.

Quoiqu’il logeât à l’autre extrémité de Paray, Radius venait assez souvent à cette messe et ce nous était une occasion d’échanger quelques mots à la sortie. Mais chez moi surtout, nous avions la facilité de causer plus longuement. Toute la journée, Radius était retenu par des occupations fort astreignantes. De mon côté, bien que peu valide, je rédigeais cette vie de Marguerite-Marie qui, disent certaines âmes indulgentes, ne dessert pas trop la mémoire de la Sainte. Dès la nuit tombée, je me mettais au lit, d’abord parce que l’effort cérébral qu’exigeait ce travail difficile me fatiguait beaucoup et aussi pour économiser les frais de chauffage. Car cela se passait aux dernières semaines de la guerre et vers le temps de l’armistice. Le combustible était rare, coûtait cher et l’exiguïté de mes ressources ne me permettait pas de le renouveler à volonté. Je ne garnissais donc mon poêle que pendant deux ou trois heures par jour au plus.