Né dans une famille pieuse, il avait perdu la foi et abandonné toute pratique dès sa jeunesse. Il ne manifestait pas d’hostilité formelle à l’Église et il s’appliquait à observer un silence ironique lorsqu’on parlait des choses saintes en sa présence. Mais, aux profondeurs de son âme, il nourrissait un sentiment d’aversion d’une rare intensité contre la Révélation.

Il me disait par la suite : — La pensée que des gens puissent se faire une conception surnaturelle de l’univers, croire, prier, me mettait en colère. J’aurais voulu leur enlever l’espérance, les convaincre que, selon l’aphorisme d’un émule de Schopenhauer, la vie de l’homme doit se définir : « Un cauchemar entre deux néants. » D’ailleurs si je m’abstenais de propager, de bouche, parmi les nombreux catholiques avec lesquels j’étais en relations, cette lugubre doctrine, cela ne m’empêchait pas d’assembler des notes pour un livre où je comptais démontrer, d’une façon que je m’imaginais irréfutable, la non-existence de Dieu.

Il sied d’ajouter que cet état d’âme incarcérait Radius dans une geôle de tristesse dont l’esprit de négation tenait la porte soigneusement close. Vivre le dégoûtait à ce point qu’il rêvait de suicide.

Il en va souvent aussi chez ceux qui, d’une volonté délibérée, se ferment à la Grâce. Sous l’influence du Mauvais, cette perversité qui, depuis le péché originel, fait le fond de la nature humaine, produit en eux toutes ses conséquences. Non seulement elle les pousse à détourner les âmes de la Voie unique mais encore elle les incite à se détruire eux-mêmes.

Radius en était là quand, du jour au lendemain, tout changea. Il a plu à Notre-Seigneur que je sois mêlé à beaucoup de conversions ; celle-ci est la seule où j’eus à constater un retour à Dieu aussi soudain. D’habitude, le passage d’une âme de l’incrédulité totale à la foi prend un laps de temps assez considérable : des mois ou des années. Il y a des luttes, des alternatives de révolte et de soumission. Chez Radius, rien de pareil : son cas rappelle le foudroiement de Saint Paul sur le chemin de Damas.

Par suite de circonstances que les esprits irréfléchis attribueraient au hasard — mais le mot hasard ne représente nulle réalité — Radius entretenait des relations suivies avec un prêtre en résidence provisoire à Paray. Précisons que leurs entrevues n’étaient motivées que par des intérêts d’ordre purement matériel. Jamais la question religieuse n’avait été soulevée entre eux.

Or, un matin d’hiver, Radius eut une communication urgente à faire à cet ecclésiastique. Il se rendit à l’hôtel où celui-ci était descendu. Là, on lui dit qu’il le trouverait à la sacristie de la chapelle des Visitandines qui est, comme on le sait, le sanctuaire où Jésus apparut à Sainte Marguerite-Marie pour lui révéler le Sacré-Cœur.

Uniquement préoccupé de l’objet profane de sa visite, Radius se rendit à la chapelle et traversa rapidement la nef. Il passait à gauche du maître-autel pour atteindre la porte de la sacristie lorsque, subitement, il ressentit comme un choc au cœur. En même temps le sentiment de la présence de Dieu l’envahit et l’inonda de lumière. Il reçut la foi intégrale, d’un coup et — à fond.

Me racontant, plus tard, le miracle, il me disait : — Oui, c’est bien ainsi que la chose arriva. Une seconde auparavant, je ne croyais à rien, absolument à rien ; impossible d’être moins préparé à cette transfiguration de mon âme car si quelqu’un m’avait prédit la veille ou à mon lever, ce matin-là, que j’allais être converti, je lui aurais ri au nez…

La victoire de la Grâce fut tellement entière que l’idée ne lui vint même pas de résister. Il se confessa, il communia puis, sur le conseil du prêtre qui l’avait réconcilié, il alla faire une retraite de quinze jours à la Trappe de Septfons, située entre Paray et Moulins. Lors d’un de mes séjours fréquents en cette sainte maison, j’ai appris du religieux qu’on lui avait désigné pour directeur que l’adhésion de Radius aux vérités révélées était si solide qu’il avait eu seulement à lui donner quelques avis pour le règlement de sa nouvelle existence.