Une bise incessante me cinglait et je me traînais en grelottant le long d’une route rocailleuse qui me semblait n’aller nulle part. A cause de toute cette ombre qui pesait sur moi — qui régnait en moi — je ne distinguais rien des formes alentour. J’avais seulement l’impression de m’enfoncer dans une solitude stérile dont je n’atteindrais jamais la limite. Tantôt j’étais si las que j’avais peine à poser un pied devant l’autre. Tantôt je m’efforçais de presser le pas, m’imaginant qu’ainsi je parviendrais à l’extrémité de cette morne étendue et que, là-bas, je retrouverais ma Lumière. Mais je me décourageais vite et alors je devenais immobile à ouïr, avec angoisse, les houles de ce vent lugubre qui ricanait comme un démon. Et, triste hors de toute mesure, je me répétais : Jésus est mort en moi. Il ne ressuscitera pas…

Or, comme j’allais m’étendre sur les pierres du chemin et laisser mon âme se dissoudre dans la désespérance, voici qu’il y eut quelqu’un d’invisible près de moi qui me parlait de telle sorte que je dus me remettre en marche à côté de lui, avec l’instinct que l’accompagner me serait salutaire. Quels furent ses propos ? — Je ne puis qu’en résumer la substance.

Il me disait : — Ce Jésus que tu regrettes, n’as-tu pas fait l’expérience qu’il se donne, quand il le juge à propos, à ceux qui ne l’attendaient pas ? Sais-tu si, en ce moment, ce n’est pas pour t’apprendre ta misère sans lui qu’il semble t’avoir abandonné ?

Il me disait encore : — Si tu te cherches, tu ne te trouveras pas. Si tu cherches Jésus, tu le trouveras là même où tu n’aurais pas cru qu’il pût être. Mais, pour cela, il faut ne penser qu’à lui et non t’apitoyer sur ta médiocre personne.

Ensuite il me rappela tout ce que Jésus avait fait pour moi depuis ma rédemption. Puis il s’arrêta et me regarda bien en face. En même temps, l’obscurité se dissipa, l’espace d’une minute, et le désert m’apparut comme une campagne en fleurs sous un soleil d’été. Mon compagnon de route se rendit visible aux yeux de mon âme. Il souriait… Ah ! je reconnus ce sourire : c’était celui du Bon Maître.

Puis le soleil se cacha derrière l’horizon et l’ombre envahit de nouveau la plaine. Je m’écriai : — Seigneur, reste avec moi. Vois, dès que tu t’éloignes, le jour décline et la nuit froide commence à ressaisir mon âme. Que suis-je en ton absence ?

Je crus l’entendre me répondre : — Je ne m’absente pas ; je suis avec toi surtout lorsque je semble t’enlever ma présence. Reprends ta route avec la seule volonté de me chercher quoi qu’il t’arrive. Et le soleil reviendra…

Il cessa de m’être sensible mais je me trouvais tout consolé car je venais d’apprendre à L’aimer pour lui-même et non pour le plaisir égoïste de me prélasser, sans abnégation, dans sa Lumière.


Durant ce même séjour à Paray, je me liai avec un homme d’une quarantaine d’années que nous appellerons Radius. La plus étrange et la plus sublime des aventures venait de le conquérir à Jésus, sans aucun intermédiaire. Voici, très simplement et très brièvement, son histoire.