Tels furent les traits essentiels de son action. Elle se montra efficace au point que dix ans plus tard, même les incrédules s’écriaient : — Ah ! si tous les curés ressemblaient à l’abbé Moret !… Les croyants disaient : — Avant lui, la paroisse de Gougny-en-Bierre était comptée parmi les plus irréligieuses du diocèse. Voyez comme il l’a régénérée… Et les fidèles ayant absolument le droit de juger leur clergé à la mesure de son zèle au service de Notre-Seigneur, ils ajoutaient : — Combien devraient l’imiter qui, placés dans des conditions analogues, se contentent de gémir en se croisant les bras et abandonnant tout à vau-l’eau. Que Dieu nous envoie beaucoup d’abbés Moret !…

Le prêtre doit être un homme d’abnégation et de sacrifice perpétuel. S’il se borne à distribuer les sacrements comme un rond-de-cuir distribue des papiers administratifs derrière un guichet, il manque à sa vocation. L’abbé Moret n’y manquait pas. Grâce à Dieu, il a encore passablement d’émules dans ce pays de mission que devient de plus en plus la pauvre France. L’inertie sacerdotale reste l’exception. Néanmoins, il n’y aura jamais assez d’apôtres voués ardemment au salut des âmes. Aussi quelle joie l’on éprouve à décrire l’œuvre de l’abbé Moret et avec quel empressement on la met en évidence !

Voici comment je connus ce prêtre de choix. Je résidais à Arbonne, village situé, comme Gougny, contre la lisière ouest de la forêt de Fontainebleau. Six kilomètres environ séparaient les deux communes. Je vivais très solitaire, rédigeant mon livre Du Diable à Dieu et ne sortant que pour monter à la chapelle de Cornebiche qui joua un rôle si décisif dans ma conversion et pour me livrer à de longues promenades sous bois. Ces courses méditatives avaient pour moi un grand charme, d’autant que, depuis toujours, je préfère la société des arbres à celle de la plupart des hommes. Et puis l’oraison s’élève si librement vers Dieu dans le silence de la forêt !

Comme quiconque à la ronde, j’avais entendu parler avec éloge de l’abbé Moret mais je ne le connaissais pas personnellement. Notre première rencontre eut lieu dans un sentier qui traverse le bornage sur le territoire de Macherin. Il venait à ma rencontre, lisant son bréviaire. Quand nous fûmes sur le point de nous croiser, je mis la main au chapeau pour le saluer. Mais il s’arrêta et, ayant oublié sa montre au presbytère, me demanda l’heure. Je le renseignai puis nous échangeâmes quelques phrases. Il se nomma, je fis de même et il me dit qu’il était au courant du motif de ma retraite en Arbonne. Tout de suite j’éprouvai de la sympathie pour lui et j’ai su que, de son côté, il me prit en gré. J’aimais la pureté lumineuse de son regard magnifiant un visage plutôt ingrat, son élocution virile, sans afféterie ni papelardise, sa science des âmes et surtout sa façon nette de mettre en valeur le sens surnaturel de notre existence sur terre. Je crois pouvoir affirmer qu’en retour, la « sauvagerie » qui me tient à l’écart des agitations mondaines ne lui parut point blâmable. Bref, de ce jour une liaison se forma entre nous. J’allais le voir assez souvent. Et c’est au cours de nos causeries que j’ai recueilli de sa bouche les événements rapportés ci-dessous.

Note

Puisqu’au cours des lignes précédentes j’ai nommé Cornebiche, qu’il me soit permis de formuler un éclaircissement au sujet de cette colline où — comme le savent mes lecteurs — s’élève une tour dont l’intérieur contient un autel et que surmonte une statue de la Sainte Vierge. La publication de Du Diable à Dieu y attira et y attire encore un certain nombre de visiteurs. Or, plusieurs personnes m’ont écrit pour s’étonner que le site et ses abords ne correspondissent que partiellement à la description donnée dans mon livre. La chose s’explique pourtant sans peine. En 1906, Cornebiche était fort ignoré. Le sentier qui aboutit au sommet de la colline, tout à fait dégradé, gravissait la pente à travers un pêle-mêle de rocs éboulés et d’arbres tombés. L’escalade en était donc très ardue. De plus la plattière où se trouve la chapelle était parsemée de jeunes bouleaux dont le peu d’élévation ne dissimulait pas le paysage alentour. Mais, depuis, les habitants d’Arbonne ont réparé le sentier, enlevé les obstacles qui le barraient presque à chaque pas. En outre, les bouleaux ont poussé. Ils forment un taillis épais qui arrête le regard à quelques mètres. Il est donc facile de comprendre que ma description, datant d’une vingtaine d’années, ne s’applique plus à l’itinéraire et à l’aspect actuel de Cornebiche.

UNE FEMME PRATIQUE

Une après-midi de printemps, l’abbé et moi, nous déambulions à travers la forêt. Quoiqu’il l’aimât beaucoup, ce n’était pas souvent que mon saint ami pouvait se donner cette récréation. Journellement, les mille occupations où l’absorbait l’exercice fervent de son ministère ne lui laissaient point de loisir. Il fallut même qu’il eût à visiter la femme souffrante d’un garde dont la maisonnette se trouvait à proximité de la futaie du Bas-Bréau pour qu’il consentît à m’accompagner. Son office charitable une fois rempli, je parvins à lui persuader de faire, en ma compagnie, un détour sous les arbres avant de regagner le village par le plus long. Le soleil trempait d’or fluide les frondaisons. Des souffles tièdes caressaient la tendre verdure des feuillages nouveau-nés. Un parfum de miel, avec une fine pointe d’amertume, s’exhalait des aubépines en fleurs. Comme c’était le temps de Pâques, la joie de la Résurrection se mêlait dans nos âmes au plaisir de nous imprégner de la jeune lumière qui se jouait parmi les ramures et de respirer cette atmosphère fortifiante. Je me sentais tout heureux de constater que notre flânerie faisait du bien au cher Curé. Un sang plus vif colorait ses joues d’ordinaire fort pâles ; sa haute taille, un peu voûtée par des fatigues excessives, se redressait ; il marchait d’un pas allègre en échangeant avec moi les plus gais propos.

Comme nous revenions par la belle route, ombragée de hêtres et de chênes centenaires, qui conduit à Fontainebleau, nous vîmes venir à notre rencontre une dame portant un petit panier au bras. Dès qu’elle approcha, je distinguai, à sa toilette et à son chapeau, que ce n’était pas une paysanne en quête de bois mort ou de champignons hâtifs. Elle avançait avec nonchalance et se baissait parfois pour cueillir sur le bord du chemin des campanules et des anémones. Or, aussitôt qu’à quelque distance elle eut reconnu l’abbé Moret, elle s’arrêta net, se consulta un moment puis, hâtant son allure, se jeta dans un sentier de traverse qui s’enfonçait au cœur du taillis. Il était évident qu’elle fuyait le prêtre.

— Hé, dis-je, monsieur le Curé, voilà une personne qui ne semble pas du tout disposée à vous adresser la parole !