L’abbé Moret eut un sourire triste : — Je la connais bien, dit-il, c’est Mme veuve Marival et j’ai, en effet, des raisons de savoir que ma présence lui est désagréable.
Il se tut et s’absorba dans une rêverie qui lui assombrissait le visage. Conjecturant qu’il y avait là quelque secret ressortissant à sa fonction, je m’abstins de le questionner et nous fîmes quelques centaines de mètres en silence. Alors, esquissant un geste comme pour écarter une idée pénible, le Curé reprit : — Je ne vois pas pourquoi j’hésiterais à vous confier le motif de l’aversion que Mme Marival nourrit à mon égard. La chose ne relève nullement du confessionnal et elle porte sur de déplorables états d’âme. Je vais donc vous la conter en vous priant de n’en point épiloguer dans le pays.
— Cela va sans dire, répliquai-je.
— Il y a quatre ans, commença le Curé, un ménage bourgeois sans enfants, les Marival, arrivant de Paris et ayant acheté une maison confortable à Gougny, s’y installa avec un mobilier qui indiquait de l’aisance. Ils vinrent d’abord assez régulièrement à la grand’messe le dimanche. Ainsi que j’en ai l’habitude pour tous mes paroissiens, à moins que ceux-ci ne me fassent entendre sans ambages qu’ils ne désirent pas de relations avec moi, je me présentai chez les Marival. Je fus reçu d’une manière affable et même empressée par le mari. Quant à la femme, elle ne me témoigna qu’une politesse sèche qui me donna l’impression qu’elle se tenait en garde contre la soutane. Il y avait quelque chose de si méfiant et, à la fois, de si astucieux dans son regard ! A divers indices, je découvris que c’était elle qui exerçait l’autorité dans la maison ; comme on dit vulgairement, « elle portait les culottes ». M. Marival pliait sous elle. Toutefois, s’il ne la contredisait jamais, s’il semblait approuver les aphorismes sèchement positifs qu’elle émettait, je remarquai qu’il lançait parfois, à la dérobée, de son côté des coups d’œil où se peignait plus de crainte et de timide révolte que d’affection conjugale. Bref, j’eus lieu de me convaincre qu’il devait exister entre eux un sujet de dissentiment qui, pour ne pas s’afficher en public, amenait peut-être des heurts dans le tête-à-tête. Plusieurs faits me confirmèrent, depuis, le bien-fondé de cette induction. Par exemple, au bout de quelques mois Mme Marival ne parut plus à l’église qu’aux grandes fêtes. Encore était-il visible que le souci d’observer les convenances avait plus de part à cette ponctualité très relative que la notion d’un devoir de piété à remplir. En somme, elle rendait au Bon Dieu des visites espacées pour l’apparence de même qu’elle échangeait des politesses cérémonieuses avec les quelques dames notables de la commune. Cela l’ennuyait mais c’était « comme il faut » et faisait partie des conventions sociales. Elle s’y adaptait donc pour ne pas encourir le reproche de singularité. — Rien de plus.
Au contraire, M. Marival devint de plus en plus pratiquant. Non seulement il se montrait fort exact à la messe du dimanche mais j’eus le plaisir de le compter parmi les assistants aux messes de la semaine. La chose se fit assez rapidement. D’abord il occupa son prie-Dieu un ou deux matins, puis ce fut bientôt tous les jours. Son attitude était fort recueillie et j’étais édifié par l’attention avec laquelle il suivait le Saint-Sacrifice. Vous savez : certaines expressions de physionomie ne sauraient leurrer un prêtre nanti de quelque expérience. Cependant j’observai aussi qu’il ne se confessait ni ne communiait. Même point à Pâques. Je m’aperçus également qu’il était toujours triste. Il y avait de l’angoisse et du trouble dans sa prière. Je ne trouvais pas en lui cette sérénité départie à ceux des fidèles qui vivent en paix avec Dieu. On eût dit que cette âme supportait un fardeau écrasant dont elle n’osait pas se débarrasser. Vous pensez bien que je me tenais prêt à lui venir en aide, que j’épiais l’occasion de le faire et que je suppliais le Seigneur de me la fournir. De son côté, M. Marival semblait désireux de me fréquenter davantage. Mais qu’il y mettait de précautions ! Il n’entrait jamais au presbytère. Lorsque je le rencontrais dans les rues du village, il évitait de me parler. Cette réserve étrange me donnait à croire que sa femme lui avait interdit d’entrer en rapports suivis avec moi et qu’il redoutait d’enfreindre la règle qu’elle lui imposait. D’ailleurs Mme Marival se manifestait de plus en plus hostile à ma personne. Son accueil, quand je me risquais dans son salon, était si revêche que j’aurais pu m’en offenser. D’autre part, M. Marival, tout le temps que durait ma visite, avait l’air au supplice, comme dans l’attente d’une algarade de sa terrible compagne. Pour lui éviter des ennuis, je m’abstins désormais de sonner à leur porte.
Or si, comme obéissant à une consigne, M. Marival se gardait de venir chez moi ou de m’aborder en public, je m’aperçus bientôt qu’il cherchait à m’entretenir sans témoins qui pussent rapporter à sa femme que nous nous abouchions. Soit lorsque j’allais à Macherin vers l’aube, soit lorsque je revenais, au crépuscule, de quelqu’un des hameaux environnants, je le voyais surgir d’un fourré où je crois bien qu’il se blottissait pour me guetter au passage. Parfois il feignait que notre rencontre fût fortuite ; parfois, il ne se mettait pas en peine d’explications. Toujours il offrait une mine embarrassée, mais où je démêlais quand même du plaisir à me parler librement. Inutile de préciser que je me prêtais de mon mieux à son besoin d’expansion. Nous eûmes ainsi plusieurs colloques que je m’efforçais de diriger vers les choses de Dieu. Mais à chacune de mes tentatives, il manifestait de la gêne, détournait l’entretien ou le laissait tomber comme s’il n’avait pas entendu, ou encore, il me quittait brusquement. De toute évidence, son secret ne voulait pas sortir. Il s’était mis en chemin avec l’intention ferme de s’ouvrir à moi puis, au moment de parler, le courage lui faisait défaut et il se verrouillait dans un silence désespéré.
Un soir, pourtant, il sembla prendre son parti comme on se jette à l’eau. A peine m’eut-il rejoint qu’après quelques banalités sur la température, il me dit sans transition : — Monsieur le Curé, quelqu’un que je connais désirerait être renseigné sur un cas de conscience qu’il m’a chargé de vous exposer…
Naturellement, je compris tout de suite qu’il s’agissait de lui-même et, à part moi, je ne pus m’empêcher de m’égayer un peu en constatant la naïveté de son subterfuge.
— Je suis tout à votre disposition, répondis-je, et je remercie sincèrement celui qui vous délègue de la confiance qu’il veut bien me témoigner.
Il reprit : — Voici : cet homme possède la foi ; il tâche de prier avec ferveur ; il implore la miséricorde divine mais il sent qu’il ne remplit pas tout son devoir parce qu’un obstacle qu’il ne se résout pas à franchir l’écarte des sacrements. Que doit-il faire ?