Au cours de mes randonnées à travers les provinces, je rencontrai beaucoup de libéraux. Malgré les avis de Coppée, de Huysmans et de Drumont qui, tous trois, avaient eu à souffrir de leur mauvais vouloir à l’encontre des catholiques trop droits pour servir à la fois deux maîtres : l’Église et la Révolution, je ne pouvais croire qu’il existait des fidèles qui précisément menaient cette conduite… singulière et multipliaient les équivoques pour la justifier.

Je me disais : Mes amis exagèrent. Si aveuglés qu’ils soient, les libéraux doivent se tenir en garde contre les gens du régime. Comment croiraient-ils à leurs bonnes dispositions et à leur esprit de tolérance ? La République ne vient-elle pas de chasser les congrégations et de les réduire à l’exil ? N’a-t-elle pas fermé le plus grand nombre possible d’écoles libres ? Par la franc-maçonnerie, n’a-t-elle pas établi un système de fiches et de mouchardise occulte pour rayer de l’avancement les officiers coupables d’aller à la messe ? Ne tient-elle pas en disgrâce les fonctionnaires civils attachés à leur foi ? N’a-t-elle pas fait la Séparation de manière à voler, sans l’ombre de vergogne, les biens de l’Église ?

Eh bien, il fallut me rendre à l’évidence : non seulement les libéraux paraissaient tenir peu de compte de ces infamies, mais encore ils blâmaient à la sourdine Pie X, parce qu’il avait refusé de donner dans le traquenard huguenot des Cultuelles. Et ils manifestaient une étrange considération pour les artisans d’iniquité qui accaparaient le pouvoir.

Lorsque, en 1908, je fis pour la première fois le pèlerinage de Lourdes, certains membres éminents de l’Hospitalité m’accablèrent de questions sur Briand qui, comme ministre des cultes, avait machiné le coup de la Séparation.

A leur façon de m’interroger, je me rendis compte qu’ils admiraient éperdument ce saltimbanque et même qu’ils espéraient en lui pour restaurer l’Église de France.

Je fus abasourdi, ne comprenant pas cette persistance dans l’illusion.

— Mais, leur dis-je, Briand, ce n’est rien du tout. Je ne puis dire que je le connaisse personnellement beaucoup, ne l’ayant guère rencontré qu’à deux ou trois reprises. Cependant je puis vous affirmer que dans les milieux révolutionnaires d’où je viens et où je l’entendis prêcher aux ouvriers la grève générale, avec les violences qu’elle implique, et aux soldats la crosse en l’air, on ne le tenait pas moins pour un arriviste à l’affût d’une occasion d’abandonner la Sociale. On le méprisait pour ses mœurs douteuses et l’on n’avait aucune confiance dans sa sincérité.

Il a donné raison à ces pronostics puisque, à l’instigation de Waldeck-Rousseau, qui eut toujours du goût pour les aventuriers louches, il s’est empressé de renier ses frères du socialisme à outrance, le jour où on lui permit de mettre les doigts dans l’assiette au beurre.

Quant à ses capacités, dès sa jeunesse, au quartier latin à Montmartre, on s’amusait de son ignorance et de sa fainéantise. On relevait les bévues historiques et philosophiques dont fourmillaient ses discours. Aussi, lorsqu’il fut désigné comme ministre de l’Instruction publique, ce fut un éclat de rire unanime parmi les gens informés de son passé.

Ce n’est, du reste, pas lui qui élabora le projet de Séparation. Ce fut un juif de Francfort, le nommé Grünbaum. Lui n’eut qu’à broder des variations à la tribune sur ce thème hébraïque.