Oh ! là, par exemple, je vous concède qu’il a réussi. Son talent de parole est incontestable. Il chatouille agréablement au bon endroit les parlementaires. Au seul souvenir de sa virtuosité labiale, ils font les yeux blancs. Il en profite pour duper tour à tour tous les partis car, suivant ses intérêts variables, il a des convictions de rechange. Le prendre pour un homme d’État, c’est prendre la lanterne fumeuse accrochée à la porte d’une maison malfamée pour le soleil levant. Ce fourbe insigne excelle à mener des intrigues malpropres dans les couloirs de la Chambre. Il est incapable de concevoir un grand dessein et de le réaliser. Il n’a que des appétits et il emploie ses loisirs à les régaler tandis que ses acolytes lui mâchent la besogne.

Vous auriez donc le plus grand tort de vous fier à lui pour mettre un terme à la persécution. Et si, comme je crois le comprendre d’après vos propos, il vous fait des avances, je vous engage à les repousser. La plus élémentaire prudence le commande…

Ce témoignage sans fard ne convainquit nullement mes interlocuteurs. Je voyais les visages se rembrunir à mesure que j’expliquais Briand et ses tares aux pauvres cervelles qui m’écoutaient. Je sentis que je me heurtais à un parti pris incoercible et je n’insistai pas — d’autant que j’étais venu à Lourdes pour prier la Sainte Vierge et non pour faire de la controverse politique.

Mais ce premier contact avec les libéraux me fut une leçon de choses que je ne reçus pas en vain.


En 1910, le journal l’Éclair avait pour rédacteur en chef Ernest Judet, confident de cet homme bénin mais peu perspicace : feu Piou.

Judet, convaincu de son génie politique, avait promis de mener l’Action libérale à la victoire sur le terrain des élections.

Soit dit en passant, l’Action libérale avait pensé faire preuve d’une finesse extrême en accolant à son étiquette l’adjectif populaire. Or, populaire, elle ne le fut jamais. Si peu éclairé que soit Jacques Bonhomme, il éprouve de la défiance à l’égard de ceux de ses courtisans qui lui offrent un programme consistant à caresser tout le monde sans donner de garanties formelles à personne. C’était bien le cas de l’Action libérale qui semblait tout le temps s’excuser de son catholicisme auprès des incrédules et demander pardon de ses politesses à l’incrédulité auprès des catholiques :

Je suis oiseau, voyez mes ailes ;

Je suis souris, vivent les rat !