Ces allures obliques ne disaient rien qui vaille à l’électeur. En France, on aime les opinions nettes. Quoique ce prétendu souverain le Suffrage universel ne déteste pas de voir les échines se ployer en arc devant sa face, il se renfrogne quand on exagère la souplesse. Qu’on lui fasse chatoyer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, cela distrait le vieil enfant qu’il ne cesse d’être. Mais la grisaille nébuleuse où s’estompe le libéralisme l’ennuie et il s’en détourne avec des bâillements réitérés.
Néanmoins Judet avait réussi à persuader aux libéraux qu’il était le cuisinier providentiel qui saurait coaguler la matière électorale et la leur servir toute chaude aux prochaines élections.
Sa tactique, disait-il, consistait à — encercler Briand (sic !)… Briand était bien trop « ficelle » pour le désavouer. Mais j’imagine qu’inter pocula il s’amusait follement à considérer la naïveté libérale. Et il feignait même parfois de se prêter à cette farce inénarrable.
Les choses en étaient là, Piou annonçait déjà le triomphe de Judet quand j’eus à m’aboucher avec celui-ci. Je ne l’avais, jusqu’alors, jamais rencontré. Mais un excellent prêtre, très ignorant de la politique et directeur d’une œuvre de charité, m’avait supplié de me rendre à l’Éclair pour obtenir que ce journal la recommandât à ses lecteurs.
J’eus beau lui dire que mon influence sur la feuille en question était absolument nulle, il insistait pour que je fisse la démarche nécessaire.
Il me répétait : — M. Judet combat pour l’Église sous les auspices d’un grand nombre d’hommes de bien. Il ne peut donc refuser de publier la note que je vous remets, puisqu’il s’agit de secourir les indigents.
De guerre lasse, je finis par consentir. Mais je ne croyais pas à la réussite, ayant remarqué que l’Éclair, sous Judet, s’abstenait soigneusement de rien publier qui eût rapport à la religion. Au surplus, je savais que les libéraux mettaient souvent leur drapeau dans leur poche, croyant, par cette piètre rouerie, s’attirer certains suffrages appartenant à la Libre Pensée non militante.
Mais, après tout, me dis-je, comme cette œuvre ne touche ni de près ni de loin à la politique, peut-être que Judet fera une exception pour elle.
Après une attente assez longue, je fus introduit dans le cabinet directorial ou trônait le bien-aimé des libéraux.
Je ne décrirai pas le personnage. Lisez Salons et Journaux, de Léon Daudet ; vous y trouverez son portrait gravé à l’eau-forte avec une verve étincelante.