Je ne nommerai pas celui qui me le fournit. Sa situation lui conférait une influence légitime sur les catholiques ; on respectait son caractère ; on admirait sa grande piété ; mais beaucoup, qui ne goûtaient point ses vues touchant la politique, regrettaient l’ardeur envahissante qu’il mettait à servir la cause libérale.

Signe particulier qui le fera sans doute reconnaître par quelques habitués de la Côte d’Azur, dès qu’on entrait chez lui, on remarquait, dans l’antichambre, un énorme buste de Monseigneur Dupanloup, dont il avait été, dont il restait le fervent disciple.

Cette effigie d’un des plus fougueux tenants du libéralisme, sous le second Empire et sous l’Ordre moral, prenait la valeur d’une déclaration de principes. On était tout de suite fixé sur les sentiments du propriétaire de la villa.

Je séjournais alors chez les Cisterciens peuplant le monastère de Notre-Dame-de-Lérins, dans cette île Saint-Honorat qui désigne, vers le sud, l’entrée de l’incomparable golfe de Cannes. J’habitais, au chevet de leur église, une petite maison dans un jardin claustral tout fleuri de roses. Je me sentais si heureux et si paisible en cette retraite, où mon penchant à la contemplation dans la solitude et le silence trouvait pleinement à se satisfaire, que des mois s’écoulaient sans que je misse le pied sur le continent.

Or, en décembre de cette année, l’ami de feu Dupanloup apprit, je ne sais comment, ma présence dans l’île. Comme il se préoccupait fort des élections qui devaient avoir lieu au printemps suivant, l’idée singulière lui vint de m’employer à les préparer, selon le rite libéral et sous son impulsion. Aussitôt, il écrivit au Père Abbé de Lérins, Dom Patrice, en lui exposant son projet et en le priant de me déterminer à lui rendre visite à Nice où il comptait enlever mon acceptation.

Dom Patrice me communiqua la lettre. Mais je me récriai.

D’abord, je n’avais pas du tout envie de quitter la clôture pour entreprendre une campagne électorale. Quatre ans auparavant, cédant à des instances opiniâtres, j’en avais fait une dans les Hautes-Pyrénées, au profit d’un imbécile qui se disait « catholique mondial », et ce contact avec les dessous malpropres du Suffrage universel m’en avait dégoûté à tout jamais.

Ensuite, ainsi que je le préciserai plus loin, je professais la doctrine de l’Action française et, par suite, je me trouvais aux antipodes du libéralisme. Comment aurais-je pu servir avec zèle et sincérité un parti dont les idées me semblaient en tout point erronées ?

Mes raisons de m’abstenir, je les donnai au Père Abbé d’une façon si chaleureuse qu’il rit doucement de ma véhémence. Il n’insista guère, — d’autant que, vivant en Dieu, il était trop détaché des agitations humaines pour y intervenir.

— Refuser d’appuyer une politique, me dit-il, ce n’est pas un cas de conscience. Mais comme vous devez du respect à celui qui vous sollicite de la sorte, allez le voir. Présentez-lui votre refus avec calme mais de manière à le convaincre que vous ne lui seriez pas auxiliateur.