— En effet, cela se doit, approuvai-je. Je ferai donc cette visite, muni du ferme propos de ne pas m’emballer.

— C’est cela… Puis vous reviendrez tout de suite dans votre petit coin, auprès de vos chers livres — in angello cum libello dit le saint auteur de l’Imitation.

De Cannes à Nice, la distance est courte. J’occupai le temps du trajet à classer les excuses plausibles qu’il me faudrait offrir à un vieillard dont je savais, par ouï-dire, qu’il montrait une extrême ténacité dans la poursuite de ses desseins.

Mais je savais aussi que, différent en cela d’un grand nombre de libéraux, il était d’une entière droiture et incapable de décrier vilainement, sous le couvert de l’anonyme, quiconque n’acceptait pas de s’enrôler sous son enseigne.

Ayant combiné mes arguments en conséquence, j’arrive à la villa. Je jette en passant un regard plutôt morne au buste de feu Dupanloup et je suis introduit presque immédiatement.

Sans perdre une minute, avec une vivacité de diction et une flamme dans le regard qui paraissaient d’un jeune homme plus que d’un septuagénaire, mon interlocuteur m’expose ses plans. Il entend tout faire, loyalement mais vigoureusement, pour qu’aux prochaines élections le candidat qu’il patronne soit élu. Il a besoin d’un écrivain débrouillard qui sache aussi parler en public et qui appliquera, sans hésitations, ses directives. Ce factotum, pourquoi ne serait-ce pas moi ? Suivent quelques phrases beaucoup trop laudatives mais qui pourtant échouent à

Chatouiller de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse.

J’objecte que j’ai renoncé à la politique militante, que je me suis voué à la retraite parmi les moines, que j’y travaille à un livre dont l’élaboration difficile m’absorbe totalement.

Je conclus : — Permettez-moi, en outre, de vous avouer que je ne crois pas beaucoup au succès du libéralisme à Nice…

Et, à part moi, j’ajoute : — ni ailleurs. Car il eût été malséant de formuler cette adjonction à voix haute.