« Tantôt sous prétexte de sauvegarder la liberté, tantôt sous celui de rendre au pays l’ordre et la sécurité, on n’a jamais cherché qu’à compliquer, d’une façon plus ou moins habile, les rouages du pouvoir central, soit qu’on voulût gêner son action, soit, au contraire, qu’on cherchât à la rendre plus puissante. C’est ainsi que, dans un état de perpétuelle instabilité, on n’a pas cessé d’osciller entre l’anarchie et la tyrannie. On n’a pas compris qu’il s’agissait moins de déployer les talents du subtil horloger dans la confection du mécanisme de ce pouvoir central que de le décharger du poids formidable des responsabilités qu’il restait seul à porter et sous lesquelles il finissait toujours par succomber.
« On n’a pas vu qu’il fallait lui laisser la part qui devait lui revenir et répartir le reste sur d’autres épaules. Il faut bien le remarquer : la durée de l’ancien régime était due à la décentralisation : la féodalité, les communes ensuite, puis les corporations religieuses, ouvrières et autres, les universités, les parlements étaient autant d’organismes qui s’interposaient entre le pouvoir central et l’individu et prenaient leur part de responsabilité et de liberté. On dira, peut-être, que je demande à revenir à cet ordre de choses aujourd’hui disparu. Il faut aller au-devant des objections les plus saugrenues. Sans doute les anciennes institutions ont eu jadis leur raison d’être ; elles ont jadis joué un rôle utile parce qu’elles correspondaient aux conditions d’existence sociale, aux idées et aux besoins de leur temps. Mais parce qu’une chose a bien fonctionné jadis, ce n’est pas une raison pour vouloir la rétablir. » Il faut donc « à la place des anciens organismes qui permettaient la décentralisation, en laisser se former d’autres appropriés aux besoins actuels et qui la permettront à leur tour ». Ce sera la tâche de la Monarchie qui, seule, peut la mener à bien.
Voici maintenant une constatation profonde de M. Paul Bourget. Je prie qu’on la médite, car elle est des plus essentielles à retenir pour ceux qui, las de l’aberration démocratique, cherchent à se former une conviction d’après des données positives :
« Votre enquête, c’est une démonstration après tant d’autres de cette vérité : la solution monarchique est la seule qui soit conforme aux enseignements les plus récents de la science. Il est bien remarquable, en effet, que toutes les hypothèses sur lesquelles s’est faite la Révolution se trouvent absolument contraires aux conditions que notre philosophie de la nature, appuyée sur l’expérience, nous indique aujourd’hui comme les lois les plus probables de la santé politique. Pour ne citer que quelques exemples de première évidence : la science nous donne, comme une des lois les plus constamment vérifiées, que tous les développements de la vie se font par continuité. Appliquant ce principe au corps social, on trouvera qu’il est exactement l’inverse de cette loi du nombre, de cette souveraineté du peuple qui place l’origine du pouvoir dans la majorité actuelle et, par suite, interdit au pays toute activité prolongée. Que dit encore la science ? Qu’une autre loi du développement de la vie est la sélection, c’est-à-dire l’hérédité fixée. Quoi de plus contraire à ce principe, dans l’ordre social, que l’égalité ? Que dit encore la science ? Qu’un des facteurs les plus puissants de la personnalité humaine est la Race, cette énergie accumulée par nos ancêtres… Rien de plus contraire à ce principe que cette formule des Droits de l’Homme qui pose, comme donnée première du problème gouvernemental, l’homme en soi, c’est-à-dire la plus vide, la plus irréelle des abstractions. On continuerait aisément cette revue et l’on démontrerait sans peine que l’Idéal démocratique n’est, dans son ensemble et dans son détail, qu’un résumé d’erreurs tout aussi grossières. Que l’on essaie la même critique sur la formule monarchique. Que trouve-t-on ? Pour nous en tenir aux trois points indiqués tout à l’heure, qu’est-ce que la permanence de l’autorité royale dans une même famille sinon la continuité assurée. Qu’est-ce que la noblesse ouverte — elle le fut toujours — l’aristocratie recrutée, sinon la sélection organisée. Qu’est-ce que l’appel à la tradition, sinon l’appel à la Race. Et ainsi du reste…
« Nous voyons grandir autour de nous une génération instruite par l’histoire et qui va chercher la vitalité nationale où elle est : dans la plus profonde France. Cette génération doit nécessairement aboutir à ce que vous avez appelé d’un terme si juste, le Nationalisme intégral, c’est-à-dire à la Monarchie. »
Commentant, avec approbation, cette lettre si substantielle, Maurras conclut :
« M. Paul Bourget, dans son roman, le Luxe des autres, s’est fort curieusement occupé de compter les nombreux étages que comporte un petit groupe de la bourgeoisie parisienne. Il sait mieux que personne que la démocratie n’est qu’un mot vénéneux représenté par un système politique contre-nature. Ce système politique, voilà l’ennemi. Assurément la République en est la plus visible conséquence. Mais, si l’on respectait la démocratie, on laisserait subsister les ruines du sentiment républicain. La République ne tarderait pas à reparaître et la force française à fléchir et à s’épuiser. La démocratie, c’est le mal. La démocratie, c’est la mort. Il appartenait à un maître de la science politique de nous prémunir contre toute complaisance de ce côté… »[22]
[22] En développement de la lettre de M. Bourget, on lira, avec fruit, ses Pages et Nouvelles pages de critique et de doctrine, 4 vol., chez Plon.
La plus profondément réfléchie, la plus nourrie de faits de toutes les lettres que Maurras reçut en réponse à son Enquête, je crois bien que c’est celle d’Amouretti. Elle rappelle, d’abord, sous une forme concentrée, les caractères principaux de la Monarchie jusqu’à la Révolution. Elle examine ensuite la décadence du personnel gouvernemental sous la démocratie. Enfin elle oppose, en réaction contre les faux principes sur lesquels celle-ci se base, la famille à l’individu. Et pour la sauvegarde de la famille, cellule sociale, elle préconise la Monarchie.
Voici quelques passages particulièrement suggestifs de cette lettre.