Naturellement, parmi toutes les personnalités interrogées par Maurras, il y en eut qui firent des objections à la Monarchie telle qu’il la leur proposait. Mais, chose qu’il importe de signaler, chez la plupart, ces difficultés portaient plutôt sur le mode d’application au temps présent du principe que sur le principe lui-même. Ainsi firent Henri Vaugeois, Lionel des Rieux, Léon de Montesquiou. Ces deux derniers sont morts sur le champ de bataille pendant la grande guerre.

Montesquiou disait à Maurras que plus de cent ans de démocratie avaient formé dans un grand nombre d’esprits un sentiment politique inconscient qui repousse la Monarchie, « la pressentant incompatible avec tous ces principes dont il est pétri et formé, principes de liberté, d’égalité, etc. »

Il ajoutait : « Vous nous démontrez que ce sentiment est faux et absurde, car ces principes, entendus d’une manière absolue, sont des principes de mort ou entendus relativement, sont plus sauvegardés par la Monarchie que par nul autre gouvernement. Votre démonstration va jusqu’à notre cerveau, mais s’arrête là. »

Insistant fort sur cette sensibilité républicaine, la déplorant d’ailleurs mais la tenant pour très solide, il concluait : « En résumé, je crois qu’il n’y a plus dans le pays de foi monarchique, et je crois que pour faire revivre cette foi, il faudrait un long temps et que, sans elle, pourtant, la Monarchie n’est pas possible. Or, c’est d’une façon immédiate qu’il nous faut agir, car le danger (que la République fait courir aux destinées de la Patrie) est pressant. Et pour agir immédiatement, nous n’avons qu’une seule chose : la foi que j’appellerai républicaine, quoique le mot soit impropre, puisque cette foi nous fait incliner aussi bien vers le césarisme que vers la République. »

A quoi Maurras lui répondit en substance : « Est-ce à l’inconscient de conduire le conscient ? Au membre aveugle de régir l’organe voyant ? A l’instinct de dicter les décisions de l’intelligence ? On prête, je le sais, à ceux qui posent ainsi la question, une sorte d’insensibilité contre nature et la méconnaissance des forces de l’instinct, de l’humeur et de l’animalité dans l’homme. La vérité est qu’ils ne méconnaissent rien du tout. Ils savent que toute force est inconsciente, mais ils n’ignorent pas que, dans l’ordre humain, la direction de ces forces appartient à la pensée et à la raison et que, faute de direction, elles se gaspillent par leur propre calamité. »

Il faisait ensuite remarquer qu’il y avait, d’après l’aveu même de Montesquiou, un danger pressant dans la prolongation de la démocratie parlementaire. Dès lors il était illogique de chercher les éléments du salut de la France dans une acceptation, même provisoire, des faux principes qui la mènent à sa perte.

Il terminait par une image très juste : « On a vu des enfants faire des pâtés dans le sable : ils veulent arrêter la mer. On leur dit qu’il faudrait une digue pour cela. Ils en conviennent et poursuivent l’édifice de leurs pâtés. »

Lionel des Rieux imaginait un dialogue entre un « jeune nationaliste » et lui. Il ressortait de cette conversation que son interlocuteur, en reconnaissant la solidité des arguments apportés par Maurras à l’appui de la solution monarchique, hésitait à prendre son parti. Au fond, il reconnaissait formellement la nécessité de « faire quelque chose » pour guérir la France de la démocratie, mais le choix du médecin lui importait moins. On lui disait que le médecin c’est le Roi, mais ce pourrait être aussi un Bonaparte ou même un dictateur attaché au régime républicain.

«  — Un malade, disait-il, ignore le plus souvent quel médecin, dans un judicieux traité, a, pour la première fois, décrit ses maux et le remède. Son exclusive reconnaissance va à celui qui, instruit de ces théories salutaires, sait en faire une prompte, une pertinente application et le sauve ainsi de la mort.

«  — Soit, dis-je. Mais si vous aimez la France, votre devoir est d’amener ce sauveur à son chevet. Et où irez-vous frapper d’abord ? Chez un docteur quelconque qui, peut-être, ignorera ce traitement que vous tenez pour le seul salutaire, ou bien irez-vous chez celui qui ne saurait l’ignorer, chez son auteur ? (C’est-à-dire chez le Roi.)