« Hommes d’action, hommes de pensée ! Les voyez-vous tous ? — Des premiers ne parlons point. Ils cuisinent leurs élections et n’ont de passion, d’élan que contre les curés. Mais les penseurs ? Vous savez bien que la multiplication absurde des livres et faiseurs de livres a créé des mœurs telles que les esprits entiers et probes, les non-boiteux qui, probablement, naissent aussi nombreux de nos jours qu’il y a cent ans, ont toutes chances d’être noyés. Il en est résulté que, au XIXe siècle, sauf de rares bonnes rencontres, la notoriété est allée à peu près toujours à des talents mais non à des êtres nés pour conduire et éclairer les autres. A qui donc aujourd’hui, précisément, pouvons-nous demander de réveiller, d’attaquer et de dompter l’opinion française ?

« Je ne vous parlerai pas enfin de la force matérielle du monde présent : l’Argent, qui est aux internationalistes et qui, circulant, détruit de plus en plus les frontières, les patries, les civilisations locales naturelles, délicates, vivantes — qui tue l’art au profit du confortable le plus morne et remplace les palais par des hôtels. Je ne vous parlerai pas non plus de l’autre force immatérielle : l’imagination qui dévie, se traîne dans le même sens vers le collectivisme et son horreur. Je vous rappellerai simplement que les Français les plus passionnés pour la politique aujourd’hui, c’est-à-dire les démocrates, sont les adorateurs d’une sorte de révélation nouvelle, et qu’ils la défendront contre nous avec une frénésie aveugle ; la lutte devra peut-être devenir sanglante contre ces fous… Que faire ? »

Certes, à l’époque où Vaugeois écrivait ces lignes découragées, le tableau ne manquait pas d’exactitude. Il montre surtout les obstacles que Maurras rencontra au début de sa propagande. Mais sa raison, appuyée sur l’expérience, disposait d’une volonté trop forte pour se rebuter facilement.

Que faire ? répondit-il à Vaugeois. Prouver que le mouvement existe en marchant. « On refait la France comme on peut. Je suis seulement convaincu que toute tentative dans l’ordre politique sera consécutive à l’organisation d’un pouvoir spirituel monarchique. Constituer cette très haute autorité scientifique, en rassembler les éléments, les proposer à tous les Français réfléchis, voilà quelle est ma tâche et voilà quelle devrait être la vôtre. »

Sur l’influence du véritable « chef » qu’est Maurras, Vaugeois ne tarda pas à comprendre que là, en effet, se trouvait sa tâche. Infusé d’énergie nouvelle, il se mit à l’œuvre à côté de Maurras. Dès 1901, il menait le bon combat à l’Action française revue. Puis il devint rédacteur en chef de l’Action française-Journal. Et c’est à ce poste d’honneur et de risque qu’il est mort il y a trois ans.

A l’appel de Maurras, Montesquiou répondit bientôt également. L’enquête avait paru en 1900. Dès le mois d’août 1901, il publia un livre : Le Salut public, résumant trois années de tâtonnement et où il ne donnait pas encore de conclusions, mais il les fournit, peu après, en ces termes, dans une lettre adressée à Maurras : « La volonté de conserver la patrie française une fois posée comme postulat, tout se déduit d’un mouvement irrésistible. La fantaisie, le choix lui-même n’y ont aucune part. Si vous avez résolu d’être patriote, vous serez obligatoirement royaliste. Il manque à mes articles une conclusion. C’est que j’étais dans l’impuissance de leur en donner une, me refusant à me soumettre aux lois de la raison. A présent, je m’y soumets en reconnaissant que dès lors que j’avais en vue le salut public et rien que le salut public, je ne pouvais conclure autrement que par la monarchie. »

De même encore, Lionel des Rieux ; après avoir beaucoup réfléchi, hésité aussi, vaincu par la logique irrésistible de Maurras, il lui écrivait en 1908 : « Je n’avais plus, pour être tout à fait de votre opinion, qu’un pas à faire. Il est fait. »

Telle est l’attirance de la sagesse politique si bien représentée par Maurras que, depuis, nombre de patriotes ont répondu à son appel ; et c’est pourquoi l’on peut dire, sans exagérations, que l’Action française réunit aujourd’hui une grande partie de l’élite des intelligences dans notre pays.

Une intelligence pourtant, et des plus accomplies, celle de M. Maurice Barrès, continue de se tenir à l’écart. Il avait répondu à l’Enquête de façon à bien poser qu’il s’en tenait au régime électoral. Ce n’est pas qu’il méconnaissait la nécessité d’un chef. Mais, pour lui, ce devait être un dictateur désigné par le suffrage universel.

« Je comprends bien, disait-il, qu’une intelligence, jugeant in abstracto, adopte le système monarchique qui a constitué le territoire français et que justifient encore, tout près de nous, les Bonald, les Balzac, les Leplay, les Bourget. De telles adhésions sont d’un grand poids dans le cabinet du théoricien ; mais dans l’ordre des faits, pour que la monarchie vaille, il faudrait qu’il se trouvât en France une famille ralliant, sur son nom, la majorité (sinon la totalité) des électeurs. »