Et plus loin : « Je ne date pas d’un siècle l’histoire de France, mais je ne puis non plus méconnaître ses périodes les plus récentes. Elles ont disposé nos concitoyens de telle sorte qu’ils réservent pour le principe républicain ces puissances de sentiment que d’autres nations accordent au principe d’hérédité et sans lesquelles un gouvernement ne peut subsister. »
Et il formulait ainsi son programme : « Au sommet de l’État l’autorité, sur le sol ou dans les groupes, la décentralisation, voilà des réformes que permet le système républicain et qui assureraient le développement des forces françaises aujourd’hui gravement anémiées. »
Maurras lui répondit fort judicieusement : « M. Barrès admet donc les libertés locales et professionnelles et, dans l’État, une autorité forte. Ces deux sentiments sont précieux. Le second correspond à un sentiment général ; s’il est vrai que la centralisation n’est sentie dans la masse qu’à la façon d’un malaise indéfini, cette même masse du peuple sent avec netteté et réclame avec passion l’autorité et la responsabilité du pouvoir. Elle veut être gouvernée, la faiblesse de la nation étant une suite, non seulement directe, mais tout à fait évidente de l’anarchie politique.
« Barrès et avec lui toute la masse du peuple français vont plus loin encore. Ils constatent que dans le péril, tout au moins, le gouvernement le plus fort est celui d’un seul. Ce gouvernement d’un seul est alors de droit, concluent-ils. Cette autorité d’un seul et qui seule peut faire le salut public, il l’appelait « la dictature ». Ils pourraient l’appeler également la Monarchie. »
Maurras démontrait ensuite ce qu’aurait de précaire une dictature dépendant toujours des caprices de la majorité. « Il n’y a pas, disait-il, dans l’histoire, d’exemple d’une initiative heureuse (j’entends positive et créatrice non destructive ni purement défensive) qui ait été prise par des majorités. Le procédé normal de tous les progrès est bien le contraire. La volonté, la décision, l’entreprise sortent du petit nombre, l’acceptation, l’assentiment de la majorité. C’est aux minorités qu’appartiennent la vertu, l’audace, la puissance et la conception. Habituellement inerte, indifférente et torpide, la majorité est sujette, il est vrai, à des paniques dont les effets immédiats sont parfois bienfaisants, mais d’une bienfaisance invariablement stérile si elle n’est accompagnée d’une impulsion de l’élite. »
Ce passage de la réponse de Maurras me semble capital. Il suffit, en effet, d’avoir vécu et observé pour constater que la majorité va presque toujours à la force, ou à ce qui lui paraît tel, par une sorte d’instinct conservateur. C’est pourquoi, en temps de suffrage universel, il faut qu’un gouvernement soit bien maladroit pour ne pas tirer d’elle des élections conformes à ses désirs. Parfois, la majorité regimbera un peu, mais elle ne tardera pas à obéir à l’impulsion de la minorité qui détient le pouvoir. C’est ce qui explique que l’équipe républicaine ait réussi pendant des années à perpétuer sa malfaisance — non qu’elle constituât une élite, il s’en faut, mais parce que ses intrigues lui assuraient le pouvoir.
« Nous n’avons donc pas, ajoutait Maurras, à nous soucier de rallier les majorités. De toutes façons, elles se rallieront d’elles-mêmes. Deux cas me paraissent possibles. Ou les fléaux naturels qui sont menaçants vont disposer automatiquement, comme en 1849 et en 1871, la majorité nationale à former le souhait d’une Restauration ; ou notre propagande devançant les malheurs publics, une élite s’étant déclarée pour la monarchie, une sage et savante minorité faisant sentir dans les hauts lieux son influence directrice, quelque coup d’État militaire renversera la République et refera la Monarchie.
« Dans ce premier cas, le ralliement de la majorité se trouve accompli par définition.
« Dans le second cas, ce ralliement s’impose au moyen de la force appuyée par la persuasion : le pouvoir spirituel de l’élite devenue royaliste, l’autorité des personnes qui la composent, l’influence intrinsèque d’une conception vraie viendront justifier, après l’avoir provoqué, le déploiement du bras séculier en faveur de la royauté. »
Conclusion de Maurras à laquelle on souscrit de grand cœur : « Les majorités sont toujours en faveur du gouvernement établi dès qu’il assure l’ordre et se fait respecter. Ce dernier point sera l’affaire de Monsieur le duc d’Orléans.