Autre conflit. Je suis en seconde. Le professeur, sous prétexte de géométrie, trace au tableau des lignes rigides et nous affirme énergiquement leurs vertus — dont je n’ai cure. Tout en n’écoutant pas et pour occuper mon loisir, je bâtis la traduction d’un passage du Pro Milone de Cicéron. Ce n’est pas que la prose de ce bavard spongieux m’enthousiasme, mais enfin on ne pourra pas prétendre que je me dissipe.
Le professeur s’aperçoit que je ne lui accorde aucune attention. Passe encore ; je l’ai formé : depuis longtemps, il désespère de mon intelligence. Cependant, il estime que, par politesse, je devrais au moins feindre de suivre son raisonnement. Piqué dans son amour-propre, il s’écrie :
— Qu’est-ce que ce livre ?… N’essayez pas de le cacher, je le vois fort bien. Apportez-le moi !…
Je lui tends le volume. Il lit le titre puis l’engouffre dans sa poche avec une moue dédaigneuse. Ensuite, me désignant le tableau, comme il pratique le calembour, il reprend, d’un air fin qui lui va très mal : — Regardez là si c’est rond !
Les camarades — vils courtisans — s’esclaffent.
Flatté mais résolu à me couvrir de honte, il poursuit : — Répétez la démonstration que je viens de faire.
Naturellement, je m’ensevelis dans un silence opaque. Et les camarades de pouffer.
Mais je veux avoir le dernier mot. Donc, je me lève et du ton le plus modéré je déclare : — Monsieur, il est nécessaire que nous nous expliquions une fois pour toutes. Vous nous dites qu’AB égale CD. Je n’y vois pas d’inconvénient. Mais solliciter mon contrôle, je trouve que c’est me faire un honneur dont je me reconnais indigne. Je préfère vous croire sur parole.
Sur quoi, je m’incline profondément et je me rassieds. Les camarades se roulent.
Mais le professeur outré, l’index tendu, me désigne le dehors : — A la porte !…