Je me garde bien de protester. Sans perdre une seconde, aussi léger qu’un sylphe, je m’éclipse, tandis que le pédagogue lance à mes trousses une grêle d’épithètes malgracieuses.

Quelle joie d’échapper à cette atmosphère empestée de chiffres ! J’irai m’installer dans une classe vide à cette heure, et j’y mettrai au net mon devoir de latin. Je bénis les mânes de Cicéron, raseur insigne mais fort recommandable en l’occurrence, puisqu’il me valut cette aubaine.


Or, si je ne goûtais guère le Pois Chiche, par contre, j’aimais grandement Tacite et Virgile. La concision robuste de l’historien, son style de bronze, veiné d’or sombre, me ravissaient. Ce m’était une jouissance de le traduire en serrant le texte d’aussi près que possible, et jamais je ne plaignais ma peine lorsque j’avais à résoudre ses obscurités. Et puis j’appliquais ses sentences à la vie de collège.

Je me souviens qu’un jour, un maître d’étude, afin de réprimer quelque tumulte, condamna au séquestre les plus indomptables des perturbateurs de l’ordre. On devine que j’en faisais partie. Le vieux domestique de confiance, chargé de me conduire à ce cachot, était fort débonnaire ; même il me dit son regret d’avoir à m’incarcérer. Mais moi je voyais en lui le satellite servile d’un despotisme exécrable, l’exécuteur des vengeances d’un Tibère ou d’un Caligula. Comme, avant de pousser le verrou, il m’engageait à me montrer désormais « plus sage », je le toisai fièrement et je lui plaquai à la face cette phrase vengeresse, empruntée à mon cher Tacite : « Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant… »

Bien entendu, il ignorait le latin et il crut à des injures.

— Ah ! monsieur, dit-il d’un ton de doux reproche, ce n’est pas bien de m’envoyer des sottises, moi je fais ce qu’on me commande…

— Et c’est là ton crime, vil prétorien, m’écriai-je, d’ailleurs je ne t’en veux pas, mais à celui qui compte sur ton obéissance. Ah ! il m’inflige la solitude pour avoir la paix !… Il aura la guerre !

Sans rancune, le bonhomme insista timidement pour que je me soumisse à l’inévitable. Mais je ne l’écoutais plus. Je lui tournai le dos. J’allai m’asseoir sur l’escabelle boiteuse qui, avec une table vermoulue, constituait le mobilier de la mansarde décorée du nom de séquestre. J’y pris l’attitude de Thraséas devant Néron et je gardai un silence digne. Dès que la porte fut verrouillée, je me mis à ruminer une invective latine où, comme de juste, les réminiscences de Tacite tenaient une place considérable. Aux intervalles de l’inspiration, j’observais les mœurs des araignées dont les toiles tapissaient, à profusion, le petit local. Et ainsi, le temps passait…

Pour Virgile, j’en raffolais encore plus que de Tacite. La magie de ses cadences, la mélodie insinuante de ses vers agrestes réveillaient mes esprits alanguis par le train-train monotone du collège. A les scander, une fièvre heureuse faisait battre mon cœur. Je conformais aux leçons de cet art souverain les lyrismes naïfs qui commençaient à me chanter dans la tête. Que j’ai aimé les Bucoliques !… Je les aime toujours. Après tant d’années, malgré tant de causes d’oubli, à travers les péripéties d’une existence mouvementée, elles n’ont pas cessé d’habiter ma mémoire. Et c’est bien souvent que je me récite les strophes délicieuses de la première églogue :