— Après tout, dit-il, le protestantisme c’est un moindre mal…
J’allais donc au temple le dimanche et j’assistais à la conférence que donnaient une fois par semaine deux pasteurs qui alternaient.
Autant qu’il m’en souvienne, c’étaient de fort braves gens, pieux et charitables et qui, sans obtenir grand résultat, faisaient, je crois, le possible pour nous inculquer quelques rudiments d’instruction religieuse. Leur prédication portait d’autant moins qu’au collège régnait, dans le corps enseignant et surveillant, une indifférence profonde à l’égard de toute religion. Certains professeurs même ne dissimulaient pas trop leur matérialisme agressif.
Nullement secondés, ces pauvres pasteurs étaient encore desservis par leur manque d’éloquence. Sans flamme, monotones et grisâtres, leurs discours m’ennuyaient au delà de toute mesure. Je demeurais aussi imperméable à leurs arguments qu’un manteau de caoutchouc à la pluie.
N’oubliez pas que, depuis ma naissance, j’avais entendu railler, comme inutile ou délétère, toute pratique religieuse. En conséquence de cette première éducation négatrice, j’éprouvais de la répulsion pour l’idée de Dieu. Il s’ensuivait une mise en défense presque instinctive contre quiconque eût été tenté de me la faire admettre.
Ces sentiments, je ne les manifestais guère. A quoi bon ? La religion tenait si peu de place dans nos études ! Mais je les fortifiais en moi comme un rempart contre toute tentative éventuelle sur mon indépendance follement ombrageuse.
Néanmoins, les premiers temps, j’écoutai quelque peu les dires des deux pasteurs. Mais je ne tardai pas à remarquer que, s’ils se rencontraient sur le terrain de la morale, ils divergeaient du tout au tout dans leur façon de commenter la Bible — que je tenais, au surplus, pour un recueil de légendes aussi absurdes qu’inconsistantes.
L’un, le plus âgé, accordait une part assez grande à la Révélation ; il inclinait à la prédestination inexorable qui fait le fond du calvinisme.
L’autre, imbu de kantisme, semblait n’attacher qu’une importance médiocre au dogme. Il recommandait le « témoignage intérieur » et de la déférence aux suggestions d’une entité bizarre qu’il désignait par ce vocable obscur : « L’Impératif catégorique ».
Tous deux s’accordaient pour bien spécifier qu’il nous fallait posséder une foi, mais ils précisaient que nous étions libres de la choisir à notre gré.