— Quoi, pensai-je, l’un me dit : agis comme tu voudras ou comme tu pourras, si Dieu a décrété ta damnation, tu n’y échapperas point. S’il te prédestine au salut, ton âme ira au ciel après ton décès. Alors que sert de me prêcher une morale ?
L’autre soutient que je trouverai en moi-même, exclusivement, des motifs de croire et que je ne relève que de ma conscience. Alors, pourquoi l’écouter, lui qui ne sait pas ce qui se passe au-dedans de moi ?…
Que ces bons messieurs commencent par se mettre d’accord. Pour moi, puisqu’ils me reconnaissent le droit de choisir entre leurs théories, je choisis — rien du tout.
Dès que j’eus constaté l’incertitude de cet enseignement bicéphale, je ne donnai plus la moindre attention à leurs propos. Le cours hebdomadaire de religion me fournit un loisir que j’employai à rédiger mes devoirs de latin ou de français tout comme je faisais au cours de mathématiques.
Au temple, nous devions emporter un recueil des psaumes traduits par Clément Marot et dont le style avait été modernisé d’une façon assez gauche par je ne sais plus qui. J’arrachai ce texte et le déposai soigneusement dans un coin de mon casier. Sous la couverture de basane noire, je le remplaçai par des vers de Hugo et de Musset, et aussi par du Boquillon. Je lisais cela tandis que le pasteur pérorait en chaire ou débitait de longues oraisons tout abstraites, debout derrière la table, recouverte de serge brune, qui occupait le centre de l’édifice.
Parmi mes camarades, certains faisaient comme moi. D’autres dormaient d’un sommeil paisible. Les pions dissimulaient d’effroyables bâillements dans leur chapeau tenu à hauteur de la bouche.
Et c’est ainsi que nous pratiquions le protestantisme, « ce sauve-qui-peut religieux », comme l’a défini un homme d’esprit.
Le Principal qui remplaça M. Colombe disgracié était, en contraste avec son prédécesseur, l’homme le plus doux et le plus calme et le plus perspicace qui se puisse rencontrer.
Outre ses fonctions de grand chef, il tenait la classe de philosophie. Si j’ai bonne mémoire, on y enseignait alors l’éclectisme blafard de Victor Cousin, nuancé de kantisme. Peut-être n’allait-on jusqu’à la critique de la raison pure, mais la déraison insuffisante y tenait une place déjà notable.