Notre nouveau Principal avait passé naguère un an ou deux dans une université d’Allemagne. Il en était revenu conquis par Hégel. Il servait donc négligemment à ses élèves la doctrine officielle en leur laissant entrevoir que cette matière à baccalauréat ne présentait rien de solide. Puis, à côté, avec beaucoup plus de complaisance, il leur exposait le système panthéiste du rhéteur wurtembergeois. Il les balançait entre la thèse, l’antithèse et la synthèse. Il leur prônait « l’identité des contradictoires » et « le perpétuel devenir ». A pratiquer ce jeu d’escarpolette métaphysique, les uns s’ahurissaient sans remède, les autres inclinaient au scepticisme absolu. Cependant, le Principal poursuivait son rêve nébuleux, sans être troublé le moins du monde par ce résultat plutôt burlesque[5].

[5] Soit dit en passant, l’Hégélianisme n’a rien de neuf. Il dérive du système d’Héraclite et un peu des subtilités de l’hérésiarque Valentin, choryphée de la Gnose. Professer cette doctrine en ignorant la philosophie catholique et même en écartant le spiritualisme, en somme inoffensif, où s’englua le pauvre Cousin, c’est donc ressemeler les plus antiques savates du Diable. Et pourtant, le Principal, propageant ces sophismes réchauffés, était tout pavé de bonnes intentions. L’enfer l’est aussi.

Sa marotte germanique mise à part, il était, je le souligne, l’intelligence et la bonté même. J’en parle d’expérience, ayant eu l’occasion d’éprouver sa mansuétude clairvoyante. Il avait fort bien compris mon caractère et ce qu’on pouvait tirer de moi. En effet, dès qu’il eut pris le pouvoir, certains de ses subordonnés, que lassaient ma turbulence, mes incartades continuelles et mon entêtement à traiter comme des épluchures les études qui me déplaisaient, lui demandèrent mon renvoi.

Le Principal les écouta sans interrompre d’une seule objection leur réquisitoire. Quand ils eurent fini, m’ayant observé à fond auparavant, il déclara qu’il me garderait. Puis il réussit à les convaincre que leur méthode de répression opiniâtre à mon égard ne valait pas grand’chose. Enfin, il leur conseilla de me laisser tranquille et se porta garant de ma bonne conduite à l’avenir.

Ensuite, il me fit appeler à son bureau. Avec des intonations sincèrement affectueuses, il m’interrogea sur mes goûts, élucida mes tendances et, bref, s’y prit de telle sorte que je me sentis tout à fait à l’aise vis-à-vis de lui. Me voyant apprivoisé, il ajouta que je devais, ne fût-ce que par amour-propre, poursuivre mes succès en latin et en français. Puis il conclut :

— Vous êtes doué pour la littérature, cela me paraît incontestable. Si vous le voulez fortement, une belle carrière d’écrivain s’offre à vous. Mais il faut être sage, travailler et ne plus vous livrer à des gamineries comme celles dont vous avez contracté la détestable habitude. Promettez-moi de laisser vos maîtres en repos. Si vous vous y engagez, je passerai l’éponge sur le passé ; de plus, je veillerai à ce qu’on ne vous entrave pas dans votre vocation.

Ces paroles habiles et sages me comblèrent d’allégresse. Être un littérateur, rien qu’un littérateur, quelle admirable perspective s’ouvrait devant moi ! Il me sembla qu’un soleil se levait sur mon existence.

Mais un nuage soudain éclipsa cette aurore. Je me rappelai que mon père souhaitait qu’on m’aiguillât vers le métier d’ingénieur. Je me rappelai aussi que mes bulletins trimestriels lui ayant appris ma nullité quant aux chiffres, il m’avait écrit des lettres pleines de reproches et de menaces.

Alors, des larmes aux cils, je m’écriai d’une voix lamentable :

— Mais papa me destine à l’École centrale… Il ne me connaît pas ; c’est à peine s’il m’a vu quand j’étais tout petit. Et maintenant il ne veut pas comprendre que je suis incapable d’établir le produit de la moindre multiplication sans me tromper dix fois. Les chiffres, rien que de regarder des chiffres, cela me rend imbécile !… Que faire ?…