Le Principal me rassura :

— J’écrirai à M. votre père, reprit-il, espérons que je le dissuaderai de vous lancer sur une voie où vous ne pouvez que dérailler… Ai-je votre confiance ?

— Vous l’avez tout entière, dis-je avec enthousiasme.

Et, de fait, grâce à lui, je voyais de nouveau l’avenir rayonner devant moi.

— A présent, retournez à l’étude et conduisez-vous bien.

— Je vous en donne ma parole, dis-je en étendant la main comme pour prêter un serment solennel.

Ce qui acheva de m’attendrir et de lui valoir mon affection, ce fut qu’il ne me demanda rien de plus. Il eut un geste bienveillant et un sourire tout amical pour me congédier. Il se fiait à mon sentiment de l’honneur. Cela me grandissait à mes propres regards et me fortifiait dans mes bonnes résolutions.

A la suite de cet entretien, je me montrai beaucoup moins ingouvernable, malgré les plaisanteries de l’équipe révoltée dont j’avais été l’oracle jusqu’à ce jour. J’eus bien encore, parfois, quelques velléités d’indiscipline, mais le Principal n’avait qu’à me regarder d’une certaine manière qui me rappelait mon engagement pour que, confus et repentant, je rentrasse aussitôt dans le devoir.

La plus grande preuve de mon apaisement, ce fut que je fis des efforts pour me réconcilier avec mes vieilles ennemies, les mathématiques. Mes avances échouèrent : elles me sont restées à jamais revêches. Mais enfin, on put me rendre cette justice que ce n’était pas de ma faute.

Je touchais alors à mes dix-sept ans. C’était cette période critique de l’adolescence où les premières poussées de la sensualité se mêlent aux élans de l’imagination pour la rendre encore plus facilement excitable. Chez moi, cette crise se manifesta par une disposition morbide de l’esprit. Une mélancolie me tenait qui me faisait prendre en grippe la réalité. Je m’éperdais en des songeries où des formes féminines, issues de mes lectures, jouaient un rôle insidieux. Je soupirais et je ne savais pourquoi. J’avais des envies de pleurer sans motif. J’aspirais à un idéal fugace « n’importe où hors du monde ». Sous l’influence des romantiques, je cherchais dans les livres moins des idées que des émotions.