C’était l’état d’âme signalé par Taine lorsque, définissant les René, les Didier, les Antony, tous les héros extravagants du romantisme, il résume leur délire en ces termes d’une ironie justifiée :

« Leur thème est toujours : Je désire un bonheur infini, idéal, surhumain ; je ne sais pas en quoi il consiste, mais ma personne a droit à des exigences infinies. La société est mal faite, la vie terrestre insuffisante. Donnez-moi le je ne sais quoi sublime que je rêve ou je me casse la tête contre le mur… »

Chez beaucoup, cette maladie morale, dite « l’âge ingrat », n’a qu’une durée assez brève. « Tout notaire a rêvé des sultanes », écrivait Flaubert. Chez moi, elle persista longtemps et revint, génératrice de toutes mes erreurs de conduite ou de raisonnement, jusqu’au jour où la foi catholique m’apprit à réfréner mon penchant aux chimères, chassa l’inquiétude et les tristesses vagues pour les remplacer par la paix intérieure et par cette joie lumineuse sur laquelle le désenchantement des choses de la terre ne saurait prévaloir.

Mais, en ce temps-là, j’étais très loin de l’Église. Et, ce qui achevait de me porter à une conception morose de l’univers, c’était mon isolement. Qu’on veuille bien se rappeler à quel point j’étais abandonné à moi-même. Mon père était en Russie et ne m’écrivait que pour me témoigner son irritation de ma résistance aux projets qu’il avait formés sur moi. Ma mère, ses lettres… il vaut mieux n’en point parler. Je passais mes vacances au collège ou, partiellement, chez des étrangers qui, quel que fût leur désir de se montrer affables, ne pouvaient m’accorder cette affection familiale que rien ne remplace.

Ajoutez que nos maîtres ne se préoccupaient nullement de notre formation morale et que ce défaut essentiel du protestantisme : le manque de certitudes en commun sous une autorité acceptée de tous m’en avait éloigné d’une façon définitive.

Dans ces conditions, il était fatal que je devinsse « un réfractaire ». J’aurais pu devenir pis encore si Dieu ne m’avait doué d’une âme nullement dépravée et ne m’avait octroyé ce goût de l’art qui maintient les fervents du Beau dans un courant de sentiments élevés et d’idées nobles.

Sans cette marque de la sollicitude divine, il est fort probable que, par l’effet de ma nature impétueuse, rebelle à toute contrainte, j’aurais bientôt fourni un exemplaire typique du parfait voyou.

Malgré mes accès d’idées noires et les incitations troubles de la puberté, je m’étais mis au travail avec plus d’ardeur et surtout plus de suite que je ne l’avais fait jusque-là. Mon grand stimulant, c’était l’espoir que le Principal m’avait donné. S’il persuadait mon père, j’irais tout entier dans le sens qu’indiquait mon évidente vocation littéraire.

Mais avant que mon protecteur eût écrit, mon père mourut subitement à Saint-Pétersbourg, dans des circonstances tragiques. Aussitôt ma mère exigea que je lui fusse rendu.

On pensera que je bondis d’allégresse en apprenant que ma mise en clôture prenait fin. Oui, malgré le deuil que me causait la mort de mon père, si peu que je l’eusse connu, j’eus un premier mouvement de joie. Mais, à la réflexion, le retour chez ma mère m’apparut sans attrait. C’était avec appréhension, presque avec angoisse que je l’envisageais. Hélas ! une expérience par trop précoce m’avait appris combien la pauvre femme était incapable de me diriger et même de s’occuper de moi. Musicienne consommée, son art la possédait toute. Elle voyait la vie comme une sorte d’opéra lyrique d’où les contingences positives devaient être éliminées. Le sens pratique lui faisait défaut à un degré stupéfiant. Je pressentais qu’à son contact j’allais devenir un citoyen du royaume de Bohême. J’entendrais de la grande musique, supérieurement exécutée, commentée avec une passion lucide. Mais il ne me fallait pas compter sur une tendresse vigilante et ferme à la fois ni sur une compréhension judicieuse de mon caractère.