Depuis mon entretien si fécond en bons résultats avec le Principal, celui-ci m’avait pris tout à fait en gré. Souvent il me faisait venir à son bureau. Nous y avions des causeries sur toutes sortes de sujets littéraires au cours desquelles, si grande que fût la différence d’âge, il me traitait non comme un pédagogue instruisant son élève, mais presque d’égal à égal. Mes jugements primesautiers l’amusaient parfois ; il se gardait pourtant de les tourner en dérision. Par des exemples bien choisis, il les rectifiait sans avoir l’air de me donner une leçon. Et c’est ainsi qu’il m’inculqua de la méthode pour analyser mes admirations et raisonner mes antipathies. Par exemple, il m’inspira de la méfiance pour la rhétorique vide et sonore de Hugo et il m’apprit à préférer le théâtre de Musset à ses poésies. Je n’ai jamais oublié ses enseignements.

J’étais donc trop en confiance avec lui pour lui taire mes craintes touchant l’avenir immédiat qui s’ouvrait devant moi.

Il s’efforça de me rassurer, insistant sur ce point que, dans le milieu nouveau, peuplé d’artistes, où j’allais vivre, je trouverais sans doute des facilités pour m’adonner à la littérature.

— Et puis, ajouta-t-il en riant, vous serez libre : plus de pions, plus de règle astreignante. Vous qui n’avez jamais su vous plier complètement aux rigueurs de l’internat, cela doit vous réjouir ?

— Je mentirais, répondis-je, si je vous affirmais que je ne suis pas content de reprendre mon indépendance. Mais je me demande si, dans les conditions où elle se présente, elle ne me sera pas néfaste.

Il savait trop de choses sur ma famille pour blâmer mon doute à cet égard. Mais, par un sentiment de réserve fort compréhensible, il garda le silence touchant mes rapports futurs avec ma mère.

Il conclut : — Vous aurez la Muse pour auxiliatrice. L’ambition de saisir le laurier qu’elle vous tend vous donnera du courage pour réprimer les écarts de votre imagination et dompter vos instincts aventureux.

Pensif, je secouai la tête : — Ce ne sera peut-être pas assez, dis-je, pour m’empêcher de commettre beaucoup de sottises…

Ah ! comme, à ce moment, je sentais, d’une façon aiguë, les lacunes de mon éducation !…

Mais je dois avouer que ce ne fut qu’une impression passagère. Dès que j’eus franchis, pour toujours, le seuil du collège, dès que l’air du dehors m’eut caressé le visage, l’ivresse de la libération s’empara de moi. Je me hâtai vers la gare sans même donner un souvenir de pitié aux camarades que je laissais captifs de ces mornes murailles. Tout aux délices de la minute présente, je respirais largement et je montai dans le train en déclamant ces vers qui me semblaient fort de circonstance :