Mais moi, fils du désert, moi, fils de la nature,
Qui dois tout à moi-même et rien à l’imposture,
Sans crainte, sans remords, avec simplicité,
Je marche dans ma force et dans ma liberté !…
Je les avais retenus d’une traduction d’Othello par Ducis. Certes, le soin méticuleux que mit ce bonhomme exsangue à édulcorer de sa mélasse et à couper de son eau de guimauve le vin rude et fort de Shakespeare ne m’agréait nullement. Mais ce quatrain, — par hasard bien frappé — me reflétait tout une part de mon être intérieur. Je me l’étais cent fois récité ; maintenant que le poulain sauvage de naguère cassait sa chaîne, débordant d’une superbe enfantine, je le répétais, d’une voix haute et claire, comme un défi à la destinée.
Mes voisins de compartiment, sur qui je dardais de la sorte un jet brûlant de poésie, me regardaient, tout ébahis, puis échangeaient des œillades perplexes. A coup sûr, ils me croyaient le cerveau dérangé.
Mais que m’importait leur opinion ? J’étais libre !…
CHAPITRE IV
TEMPS PERDU
Mon séjour à Bruxelles auprès de ma mère ne dura qu’une dizaine de mois. Je passerai rapidement sur cette période de mon existence.
Comme je m’y attendais, nous ne réussîmes pas à vivre en bon accord. Il y eut mésentente totale entre son caractère aussi impulsif que versatile et le mien, aussi opiniâtre en ses volontés propres que peu formé à subir un joug, quel qu’il fût. Comme je n’étais point méchant, une personne calme qui aurait su comment polir mes aspérités eût obtenu beaucoup de moi. Ma mère n’en obtint aucune concession.