Il importe de mentionner que son excessive nervosité accrue par les fatigues de sa profession ne la désignait guère pour entreprendre mon éducation. Maîtresse de chant justement appréciée, elle se trouvait en relations continuelles avec des artistes débutant sur la scène, parfois très bornés et à qui elle devait seriner leur rôle jusque dans les moindres détails. Tout ce qu’il pouvait y avoir de patience en elle s’y dépensait. Il ne lui en restait plus une miette pour son fils.

A ses intervalles de liberté, au lieu de prendre du repos, elle s’irritait les nerfs encore davantage à déchiffrer des partitions difficiles. Elle cultivait la musique de Wagner avec une sorte d’idolâtrie. Certes, ce n’était ni la Tétralogie, ni Tristan, œuvres géniales mais terriblement excitantes, qui pouvaient lui rasseoir le tempérament.

En outre, s’occuper du ménage l’agaçait. Elle n’y portait qu’une attention intermittente et toujours fort distraite. Que de fois je la vis interrompre ses comptes avec la servante pour courir à son piano et reprendre les passages les plus ardus d’un opéra qu’elle étudiait depuis quelques jours. Elle ne le quittait pas avant de s’être assimilé la pensée de l’auteur. Quand elle y était parvenue, elle m’appelait et, faute d’un public plus compétent, me jouait le morceau avec une joie triomphante. Moi, j’applaudissais et m’exaltais à son exemple.

Cependant la bonne se donnait du loisir. La poussière veloutait les meubles. Les repas étaient gargottés va-comme-je-te-pousse ; l’argent s’évaporait, car on devine que l’anse du panier se livrait chez nous à des cabrioles ingénieuses et à des pas redoublés.

Mais les minutes où, en guise de préceptes, je ne recevais que de fiévreuses impressions musicales étaient clairsemées. Plus souvent ma mère, qui s’exaspérait de me voir flâner, oisif, autour d’elle, m’envoyait « prendre l’air » dès le matin. Par là je contractai de nouveau ces habitudes de vagabondage dans les rues où je m’étais dépensé avant mon internement au collège.

Pourtant il arrivait que ma mère s’aperçût, par éclairs, et comme au sortir d’un songe, de mon inaction. Aussitôt elle échafaudait tout un programme d’études régulières et me l’exposait en un flot de paroles qui tendaient à me démontrer que je devais me préparer pour le Conservatoire. Ensuite je viserais à monter sur les planches comme baryton d’opéra-comique. Je ne sais quelle fantaisie de son imagination lui faisait croire que j’étais doué pour cet emploi.

Or, rien de moins exact. A dix-sept ans, je ne connaissais pas une note de musique et j’étais bien trop féru de littérature pour envisager une autre carrière.

Je le lui disais d’une façon fort nette et j’ajoutais que je me sentais tout prêt à devenir un travailleur zélé, pourvu qu’elle me laissât suivre mes goûts.

Elle se fâchait. Moi aussi. Et c’était à qui crierait le plus fort. Cela se terminait, de son côté, par un déluge de larmes et par l’octroi solennel de sa malédiction, tout comme si nous représentions devant un parterre pantelant l’acte le plus horrifique d’un noir mélodrame. Pour moi, je jurais, en vociférant, que je serais littérateur.

Ce conflit saugrenu se prolongea deux mois au cours desquels je fus maudit, sans trop m’en émouvoir, quatre fois par semaine environ. Au bout de ce temps, un fossile qui fréquentait la maison suggéra la plus étrange des idées à ma mère.