C’était un vieillard cacochyme, mis à la retraite après avoir raclé, quarante ans, de la contrebasse à l’orchestre du théâtre de la Monnaie. Il piquait l’assiette à notre table avec persévérance. Puis, l’hiver, il se recroquevillait au coin du feu, en prisant d’une manière dégoûtante ; l’été, il s’éternisait parmi les géraniums du balcon et déléguait des renvois vineux aux passants. Ma mère, par bon cœur, souffrait sa présence ; je soupçonne même qu’étant fort distraite, elle ne faisait guère plus attention à lui qu’à un meuble hors d’usage.

Les choses étant ainsi, comment advint-il que ce débris rabâcheur et puant lui parut soudain une incarnation de la sage Minerve ? Pourquoi se mit-elle à prendre ses avis comme s’ils méritaient d’être écoutés avec une profonde déférence ?

Ce sont là deux énigmes dont je n’ai jamais pu trouver le mot.

Quoi qu’il en soit, le barbon lui inspira de me placer chez un commerçant ! Assurément, depuis mon arrivée, j’en avais entendu de fortes, mais cette turlutaine dépassait toutes les autres. Ma mère s’en éprit tellement qu’elle ne cessa plus d’en parler.

Son conseiller improvisé ignorait totalement ce que c’est que le commerce. Elle-même, n’ayant jamais vécu que pour et par la musique, n’était pas mieux renseignée. N’importe, elle me voyait déjà potentat de quelque vaste caravansérail tel que le Printemps ou le Bon Marché. Pendant plusieurs jours, elle m’obséda de ses imaginations sur ce thème.

J’en fus d’abord étourdi comme si j’avais reçu un coup de matraque sur le crâne et je gardai un silence d’ahurissement. Mon second mouvement fut de me rebiffer avec la dernière énergie. Puis, à la réflexion, je me dis que mieux valait gagner du temps. Après tout, entrer comme aspirant-calicot dans une maison de tissus ou ailleurs, cela m’était fort égal puisque, dans quelque emploi qu’on me colloquât, j’étais absolument décidé à ne rien faire — sauf de la littérature.

J’acquiesçai donc, pour le plus grand contentement de ma mère, que je n’avais pas accoutumée à tant de docilité.

Notre contrebassiste au rancart fréquentait au café où il allait tous les soirs, un commissionnaire en marchandises diverses avec lequel il jouait aux dominos. Celui-ci, à peu près retiré des affaires, ne conservait qu’un employé pour sa correspondance, qu’il raréfiait de jour en jour. Par coïncidence, le dernier en date venait de le quitter pour une firme plus active. Le musicien posa ma candidature. M’ayant vu noircir du papier — ébauches de poèmes ou de romans — il croyait, de très bonne foi, que j’étais entièrement capable de rédiger tout ce qu’on voudrait.

Sur sa parole, le négociant m’accepta comme scribe et apprenti-comptable. Il se réjouit même de me former aux finesses d’un métier qu’il tenait, cela va sans dire, pour le plus beau du monde.

Dès le lendemain, j’entrais en fonction. M. Vanderstraeten, mon patron, n’était pas un malotru. Il se montra plein de mansuétude à mon égard et mit du soin à m’initier aux secrets de la mécanique commerciale. Malheureusement pour lui, je n’y entendais rien et, pis encore, je m’en désintéressais de parti pris. Pas une seule fois je ne réussis à établir une facture. Quant à la correspondance, elle me fut un prétexte à exercer mon humeur facétieuse. Je jugeais le style en usage entre négociants tout à fait hideux. Les formules convenues, les phrases gourmées ou patelines qui l’émaillent me semblaient d’une telle platitude que j’inventai de les remplacer par des tirades hautes en couleur d’après les traditions les plus échevelées du romantisme.