Je crevais de rire en relisant ces épîtres hétéroclites. Mais M. Vanderstraeten, qui goûtait peu la plaisanterie, me les faisait recommencer, après quelques reproches pas bien sévères. J’en profitais pour y ajouter de nouvelles truculences et j’y mêlais des citations de mes auteurs favoris.
Il fallait que mon patron fût doué d’une grande patience pour ne pas me mettre à la porte sur-le-champ. Au contraire, il se dit qu’à la longue, je m’amenderais. En attendant, il eut la bonhomie de reprendre lui-même la rédaction de ses lettres d’affaires. Entre temps, il désira que j’apprisse « comment on fait fortune ».
C’était le titre que portait un in-quarto massif dont il me fit cadeau en me recommandant de l’étudier avec dévotion.
J’emportai le volume sans l’ombre d’une objection. Mais une fois seul dans la petite pièce qui me servait de bureau, je m’écriai :
— S’il se figure que je vais me ravager l’esprit sur ce stupide bouquin, il se trompe fort. Qu’ai-je de commun avec les opérations de Bourse, l’escompte et autres saletés de ce genre ?… Il aurait agi d’une façon plus intelligente en me donnant ce bel exemplaire de La Légende des Siècles qui enrichit sa bibliothèque et dont, je le parierais, il s’est gardé de lire la première strophe !…
Sur quoi, je jetai le manuel de finances dans un placard humide où l’on rangeait des balais et des torchons et je l’y laissai moisir en une obscure solitude.
N’avais-je pas, pour tuer les heures, d’une façon plus utile à mon sens, les livres d’un cabinet de lecture où je m’étais abonné en cachette ? J’y découvrais la littérature contemporaine. Ce qui ne m’empêchait pas de poursuivre la fabrication d’un poème épique : les Argonautes, commencé dès avant ma sortie du collège. Conquérir, dans une atmosphère de rêves, la Toison d’Or avec Jason, cela me paraissait beaucoup plus urgent que d’apprendre l’art d’entasser des ors réels sous l’égide de M. Vanderstraeten.
Si débonnaire que fût ce brave homme, il finit par douter de mon avenir commercial. Après quelques hésitations, car il craignait de me faire de la peine, un matin, il m’allongea quelque monnaie — Dieu sait que je ne méritais pas cette largesse, — en me priant de ne plus revenir au bureau.
— Vous y perdez votre temps, me dit-il, et, du reste, je crains que vous ne soyez pas fait pour le commerce.
— Vous avez parfaitement raison, répondis-je.