Il me considéra d’un air qui prouvait que, malgré mes incartades, je lui inspirais de la sympathie, voire de la pitié, car il soupçonnait l’incohérence où nous vivions, ma mère et moi.

— Qu’allez-vous essayer maintenant ? reprit-il.

— Je me ferai soldat, déclarai-je.

C’était, en effet, le projet que je nourrissais depuis quelques mois. J’avais dix-huit ans et je ne voyais pas d’autre moyen de me tirer du milieu sans consistance où je risquais de gâcher ma jeunesse d’une façon irrémédiable.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, dit M. Vanderstraeten, en France il y a là une carrière d’avenir.

Il me serra vigoureusement la main et nous nous quittâmes très bons amis.

Péripétie inattendue, ma mère renonça sans récriminer à ses illusions commerciales me concernant. Elle ne reparla pas non plus du Conservatoire. Sans doute l’idée la séduisit que j’allais revêtir un uniforme qu’elle supposait élégant. Peut-être aussi éprouva-t-elle du soulagement à la pensée que, libérée de ma présence intempestive, elle pourrait se donner toute à la musique et — qui sait ? — composer une marche guerrière pour célébrer mon élévation indubitable et prochaine au grade de général.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi m’avoir retiré du collège ?

Oui, pourquoi ? Je me le demande encore…

Quoi qu’il en soit, elle consentit à mon départ pour l’armée. Muni de son autorisation, je gagnai Mézières et j’y contractai le 1er septembre 1881 un engagement de cinq ans au 12e cuirassiers qui tenait garnison à Angers.