CHAPITRE V
AU RÉGIMENT

Outre le motif que j’indique à la fin du précédent chapitre, il se peut que j’aie été porté à m’engager d’abord par un certain penchant vers les choses de la guerre qui me restait de la ferveur napoléonienne dont ma petite enfance fut imprégnée. L’atavisme aussi a dû m’influencer car, si loin que remonte le souvenir, il y eut des soldats dans ma famille paternelle. Le dernier en date était mon oncle Adolphe, mort capitaine de zouaves, à Solférino. C’est en mémoire de lui que ce prénom me fut donné.

Mais il semblait probable que, vu l’esprit d’indiscipline et de révolte dont j’avais fourni tant de preuves, le régiment ne me modifierait pas et que j’y deviendrais bientôt un pilier de salle de police ou ce qu’on appelle en argot militaire un tire-au-flanc.

Eh bien, l’événement démentit toute prévision à cet égard. Non seulement je m’adaptai très vite aux exigences parfois pénibles du métier, mais encore je fus, je puis le dire sans vanité puérile, un bon soldat.

Par une disposition vraiment providentielle, cette vie si rude, si nouvelle pour moi, me fit reprendre conscience de la réalité. Si j’étais demeuré dans le civil, comme, fils de veuve, c’était mon droit[6], j’aurais encouru le péril de sombrer dans la rêvasserie romantique au point de me détériorer l’entendement ou de m’empêtrer d’une façon si étroite dans l’aberration révolutionnaire que je n’aurais pas conservé assez d’énergie pour rompre, à temps, les mailles de cet absurde filet.

[6] En ce temps-là, les fils de veuve étaient exemptés du service militaire.

Au régiment, j’eus cent devoirs terre-à-terre à remplir. Tenir mes armes propres, bien panser mon cheval, apprendre l’exercice et l’équitation. Cela demandait de la ponctualité et une docilité toujours attentive. Il fallait exécuter, sans discussion ni murmures, des ordres dont souvent je ne saisissais pas l’utilité immédiate. Si je sortais, il fallait rentrer à heure fixe. Enfin il fallait me plier à vivre, sans cesse, avec des camarades paysans ou plébéiens, moins cultivés que je ne l’étais, mais qui, en revanche, possédaient certaines qualités dont l’acquisition me fut profitable.

Si je prétendais que mes humbles occupations et le contact perpétuel des êtres frustes qui m’entouraient me furent, dès le début, très agréables, on refuserait de me croire. Il y eut des moments où je trouvais dur de balayer l’écurie, de porter des civières de crottin au tas de fumier, d’accueillir, avec une feinte bonne humeur, les plaisanteries lourdes de la chambrée et les épithètes malgracieuses dont nos instructeurs se montraient prodigues. Mais le sentiment ne tarda pas à naître en moi que ces corvées et ces froissements d’amour-propre m’étaient salutaires. Je cessai de me tenir pour le centre du monde ; j’appris la modestie en constatant que plusieurs de mes émules, à l’école des élèves-brigadiers, montaient mieux que moi et maniaient le sabre avec plus de dextérité ; j’appris surtout les bienfaits de l’obéissance réfléchie à une règle qui, à l’époque, était très rigide.

Du sérieux m’entra dans l’âme : je vécus avec la pensée que servir le pays sous l’uniforme était une noblesse, et que je devais m’en rendre digne en prenant des habitudes de dévouement et d’abnégation.

D’autre part, mon physique, robuste de naissance, acquit un surcroît de vigueur et d’endurance. Menant une vie active, toujours à l’air et en toute saison, par la gelée, par la pluie, par le vent, par le soleil, je jouissais d’une santé si imperturbable qu’en cinq ans je ne fis pas un seul jour d’hôpital ou d’infirmerie. Je l’ai conservée telle jusqu’à la quarantaine.