Lorsque, sans grand délai, je pus coudre sur mes manches des galons de laine rouge puis d’argent, je fus un gradé qui mérita de bonnes notes pour la tenue de ses hommes, leur instruction technique et la précision de leurs mouvements sur le terrain. J’obtins beaucoup d’eux parce que je ne les persécutais pas d’exigences tatillonnes ni ne les tarabustais à-tort-et-à-travers.

Je leur disais seulement : — Si vous me faites punir, je saurai vous rattraper. Que chacun travaille de son mieux, je n’aurai pas à sévir.

Faisant appel à leur fierté, je leur disais aussi : — Vous ne voudriez pas qu’il soit dit que notre peloton manœuvre plus mal que les autres.

Enfin je confiais, pour une grande part, la formation des recrues à leurs anciens. Le résultat était excellent. Grâce à ma méthode, je n’eus jamais à infliger de punition. Ceci est à la lettre.

D’ailleurs tout le régiment, bien commandé, tenait un rang des plus distingués dans la cavalerie de la région. Les généraux inspecteurs le voyaient d’un bon œil.

Il faut dire qu’en ces temps, pas très anciens, le recrutement régional, avec ses inconvénients multiples, n’existait pas. Les permissions étaient rares ; la discipline beaucoup plus stricte qu’elle ne le fut par la suite. On cultivait l’esprit de corps. Et enfin les miasmes du socialisme n’infectaient point la caserne, d’autant qu’il était sévèrement et judicieusement défendu d’y introduire des journaux, de quelque nuance politique qu’ils fussent.

De la sorte, on avait une armée solide et ne ressemblant en aucun point aux milices sans cohésion que s’entêtent à réclamer les disciples de feu Jaurès.

Ah ! certes, nous ne réalisions pas non plus le vœu que le rhéteur inepte Jules Simon formulait en ces termes à la fin du second Empire : « Nous demandons une armée qui ne possède à aucun degré l’esprit militaire ! »

Et ce n’étaient pas nos officiers qui, sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, auraient donné satisfaction à ce précurseur du défaitisme. Passionnés pour leur profession, mus par le désir de constituer une armée capable de tenir tête à l’Allemagne et surtout de reprendre les provinces volées par l’ennemi héréditaire, ils se donnaient tout entiers à cette tâche essentielle.

A cet effet, ils dressaient la troupe avec une sollicitude infatigable. Mais tout en maintenant la hiérarchie, ils se gardaient de traiter leurs hommes en machines sans âme comme cela se voit couramment chez les Boches. Ils ne se désintéressaient ni de leur bien-être matériel, ni de leur moral. Ils s’efforçaient de développer en eux l’amour de la patrie et le sentiment que combattre pour elle était un titre à la gloire. Comme ils s’adressaient aux fils d’une race depuis des siècles propres aux vertus guerrières, ils enregistraient des résultats fort appréciables.