Eux-mêmes, en dehors des exercices et des prises d’armes collectives, travaillaient âprement à perfectionner leurs aptitudes. Ils n’étaient pas « les fêtards » imbéciles qu’une légende d’origine démocratique commençait à dénoncer pour la plus grande joie des survivants de la Commune. Issus, pour la plupart, de familles appartenant à la noblesse terrienne, ne possédant que des revenus médiocres, attachés par tradition à la Monarchie légitime, on ne peut dire qu’ils aimaient la République. Ils aimaient la France, ce qui n’est pas du tout la même chose. Sans doute, entre eux, ils jugeaient le régime avec une sévérité motivée. Mais ils évitaient de fréquenter les salons où l’on s’occupait de politique et ne manifestaient point leur opinion devant les soldats. Une seule fois, je les vis déroger à cette règle de conduite. Je dirai tout à l’heure en quelle occasion.

Dans leurs relations avec nous, simples soldats et gradés subalternes, ils se montraient fort courtois et même affables. Je n’ai connu qu’une exception : un capitaine que l’intempérance rendait sottement tracassier et mal-embouché lorsque l’absinthe, dont il avait pris, paraît-il, la désastreuse habitude en Algérie, menait tapage dans sa cervelle. Les hommes, par allusion à la couleur de sa boisson favorite, l’avaient surnommé Vert-de-gris. Ses collègues le tenaient à l’écart. Les lieutenants et les sous-lieutenants de mon escadron lui marquaient la plus grande froideur et n’entretenaient avec lui que les rapports nécessités par le service. Le colonel ne pouvait le souffrir. Il le punissait constamment et n’eut pas de cesse qu’il n’eût provoqué sa mise en réforme. Ce fut un soulagement général quand il s’en alla, car tout le monde considérait son vice comme un déshonneur pour le régiment.

Combien différents nos autres officiers ! Aussi étaient-ils respectés et mettait-on du zèle à les satisfaire. Pour certains, on éprouvait une sincère affection. Parmi ces derniers il y avait mon chef de peloton, M. de Condat. Nos cuirassiers l’adoraient. C’est à qui le lui témoignerait par sa promptitude à lui obéir aussi parfaitement que possible. Il le méritait par son équité, sa ferme douceur et son extrême politesse. La phrase la plus acerbe que je l’entendis prononcer, lorsque quelque chose clochait à la chambrée ou à la manœuvre, la voici : — Voyons, Retté, c’est absurde ! Dites donc à nos garçons de faire un peu attention !…

Cette réprimande si mesurée suffisait. Tout marchait de nouveau à merveille.

Jamais M. de Condat ne prenait de ces airs distants qu’affichent volontiers les parvenus. Sans nulle morgue, aux moments de repos ou sur la route, il causait souvent avec moi de choses d’art et surtout de musique dont il était grand amateur.

Il y avait alors au Grand-Théâtre d’Angers un orchestre excellent, des chanteurs passables et, le dimanche après-midi, des concerts classiques fort bien organisés par le marquis de Foucauld. M’y sachant fort assidu, mon lieutenant m’en demandait mon impression lorsque quelque contre-temps l’avait empêché d’y assister lui-même. Tandis que nous gagnions le terrain, lui en tête du peloton, moi en serre-file, chacun à sa place réglementaire, il me faisait venir à côté de lui. Tout en chevauchant botte-à-botte, il m’interrogeait sur le spectacle de la veille ou sur la dernière audition de Beethoven ou de Mozart. Nous n’étions pas toujours d’accord sur le mérite des solistes ou sur la valeur de l’opéra en cours de représentation. J’argumentais avec feu, selon ma nature. Lui gardait toujours un ton calme, selon la sienne. Et nous allions, discutant, jusqu’au débouché dans la plaine calcaire où nous faisions la manœuvre. Alors M. de Condat lançait un commandement pour faire passer le peloton de la formation en colonne par quatre à la formation en bataille. Il redevenait le chef avisé qui, tenant ses hommes bien en main, leur enseignait les évolutions les plus compliquées. Les connaisseurs apprécieront sa maîtrise par ce détail qu’il nous faisait exécuter des conversions à pivot mouvant au galop sans que l’alignement fût rompu. Mais aussi quelle ardeur à le contenter nous y mettions !

Ce sont là de petits faits. Je les crois significatifs, comme tout ce que je viens d’écrire sur nos officiers dans leurs rapports avec la troupe. J’ai pris d’autant plus de plaisir à les assembler qu’ils se réfèrent à une époque où l’armée n’était pas encore stupidement et odieusement calomniée. Alors, tout le monde était patriote même, sauf quelques disciples du Juif bochisant Karl Marx, les socialistes.

Depuis, nous avons assisté à l’éclosion d’un clan d’écrivains antimilitaristes qui décriaient l’armée parce que, durant leur volontariat, ils n’avaient pas été traités — estimaient-ils — avec la considération que réclamaient leurs hautes capacités intellectuelles.

Si je ne me trompe, ce fut ce tarabiscoteur plombagineux d’Abel Hermant qui donna le signal avec son Cavalier Miserey. Il reçut, du reste, une verte leçon de M. Anatole France. Je citerai un fragment de cette critique, ne fût-ce que pour montrer à quelle distance du bolchevisme l’auteur de Sylvestre Bonnard se tenait alors. Après avoir blâmé le fiel recuit dont s’imprègnent maintes pages du roman, M. Anatole France conclut :

« Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l’honorable colonel du 12e chasseurs s’inspirait de ces idées quand il rédigea l’ordre du jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du Cavalier Miserey. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût brûlé sur le fumier, le chef du régiment avait d’autres raisons que les miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment meilleures. Je les tiens pour excellentes : c’étaient des raisons militaires. On veut l’indépendance de l’art. Je la veux aussi ; j’en suis jaloux. Il faut que l’écrivain puisse tout dire ; mais il ne saurait lui être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l’absolu. Il est en relations avec les hommes. Cela implique des devoirs. Il est indépendant pour éclairer et embellir la vie ; il ne l’est pas pour la troubler et la compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées. Et s’il y a, dans la société humaine, du consentement de tous, une chose sacrée, c’est l’armée. » (La Vie littéraire, tome I, page 79).