Voici le 14 juillet, fête de Marianne-des-Athées. Comme de coutume, il y a au programme une revue de la garnison : 12e cuirassiers, 2e d’artillerie-pontonniers, un régiment de ligne, dont je ne me rappelle pas le numéro, une compagnie de remonte, des tringlots.

Le général commandant la subdivision étant indisposé, notre colonel, M. de Bouligny, le plus ancien en grade, le remplace.

Sur l’esplanade, entre le Mail et le faubourg Saint-Michel, on a élevé une tribune où, vis-à-vis des troupes alignées, Jabouille se pavane, entouré de Compagnons de la Truelle, d’agents électoraux et d’un choix de mastroquets, soutiens indispensables de la démocratie. Leurs épouses et leur progéniture les accompagnent.

Mais, pour marquer son blâme des mesures prises contre les congrégations, la société catholique d’Angers, importante par le nombre et l’influence, n’est pas venue.

Je ne sais si M. de Bouligny a prémédité de s’unir à cette protestation et s’il s’est concerté à cet effet avec les autres chefs de corps. Toujours est-il que, sur son ordre, le défilé de l’infanterie s’exécute sans musique et au seul roulement des tambours. Notre tour approche quand Jabouille — qui devine de quoi il retourne — délègue à notre colonel un quelconque attaché pour le prier de nous faire passer devant lui au trot et en musique, comme les années précédentes.

Mais M. de Bouligny, colosse d’un mètre quatre-vingt-quinze en hauteur, large à proportion et campé sur un cheval lui-même gigantesque, aplatit d’un regard écrasant le chétif envoyé du préfet. Et, d’une voix de tonnerre, il répond : — Mes chevaux sont fatigués ; le régiment défilera au pas…

Puis il appelle le trompette-major et lui commande de faire souffler à sa fanfare le morceau le plus lugubre de son répertoire.

C’est donc, à une allure d’enterrement et au son d’une marche funèbre que nous défilons. Plus encore, au lieu de tourner la face vers l’autorité civile, ainsi que le prescrit le règlement, chacun de nos officiers baisse le nez jusque sur le garrot de son cheval, tandis que la crinière de son casque, ramenée en avant, s’éparpille sur sa cuirasse comme une chevelure éplorée.

Sur l’estrade, Jabouille se démène ; il échange avec ses acolytes des propos irrités. M. de Bouligny n’a pas même l’air de s’en apercevoir. La revue terminée, négligeant de saluer le préfet, il prend la tête du régiment et le conduit au quartier sans paraître se douter qu’il vient de léser gravement la majesté du régime.

Pour nous soldats, tenus à l’écart de la politique, ce que nous distinguons de plus attrayant dans cette manifestation, c’est qu’elle nous épargna de la poussière et que, grâce à la brièveté de la cérémonie, nous pourrons prendre du loisir une heure plus tôt. Ce pourquoi nous bénissons M. de Bouligny.