Quant aux chevaux — reposés comme par miracle — le lendemain matin, ils manœuvrent jusqu’à midi, aux allures les plus rapides, devant le général-inspecteur, survenu à l’improviste, suivant son habitude.

Les feuilles locales ne font à l’incident que des allusions détournées — sourdement approbatives dans le journal conservateur, fielleuses, comme il sied, dans le papier que subventionne la Maçonnerie.

Jabouille s’est-il plaint au ministère ? Il se pourrait, car, de plusieurs jours, nous n’avons pas vu le colonel. Ce qui donne à supposer qu’on lui a infusé des arrêts. Mais nos officiers gardant un mutisme total sur ce point — du moins en notre présence — nous ne pouvons former que des conjectures.


Peut-être que, lorsqu’ils voient un régiment de cavalerie évoluer à toutes les allures en gardant un alignement irréprochable et modifier ses formations avec une régularité parfaite, certains « civils » sont enclins à se figurer que ces mouvements s’opèrent d’une façon toute naturelle ou comme par inspiration.

Or, il n’en va pas ainsi. Pour obtenir cette aisance et cette précision, il a été nécessaire d’éduquer lentement les chevaux aussi bien que les recrues.

Pour ceux-là comme pour ceux-ci, besoin fut de procéder à un travail minutieux.

Les jeunes chevaux, arrivant du dépôt de remonte, ne savent obéir ni aux quatre rênes de la bride, ni aux pressions variées des jambes de celui qui les enfourche. Il y en a de rétifs ; il y en a de chatouilleux qui ne supportent la selle qu’après de vives défenses. Il y en a de patauds à qui l’on doit faire répéter cent fois le même exercice avant qu’ils parviennent à le comprendre. Tous ont une tendance à se dérober, si on les amène devant un obstacle. Chacun d’entre eux marche au pas, trotte ou galope selon son caprice ou ses aptitudes.

Il faut donc leur apprendre une foule de choses. Par exemple, à rester immobile quand le cavalier se hausse sur l’étrier, à ne pas s’affoler quand on met le sabre à la main, ni quand la lame miroitante passe tout près de leurs yeux ou siffle à leurs oreilles ; à entendre sans broncher les sonneries de trompettes ou les coups de feu ; surtout à discipliner leur fougue de façon à acquérir tous le même pas, tous le même trot, tous le même galop.

Faire des jeunes chevaux, maladroits de leurs membres, raides d’encolure, aussi peu dégourdis que des campagnards à la ville, de bonnes montures de campagne, c’est un labeur qui demande de la patience et de l’ingéniosité. C’est le dressage.