Au 12e cuirassiers, les chevaux de dressage des cinq escadrons étaient réunis en une reprise — terme technique — commandée par un officier, deux brigadiers, un sous-officier et comprenant de quinze à vingt hommes choisis parmi les cavaliers les plus alertes et les plus intelligents.
Je fus désigné pour diriger l’équipe sous le lieutenant de Gastines, qui était considéré, non sans raison, comme le plus habile écuyer du régiment. J’ai passé dans cet emploi mes deux dernières années de service.
Tantôt en groupe, au manège ou sur le terrain, tantôt isolément sur les routes, nous étions en selle six à sept heures par jour. Chacun des gradés avait deux chevaux à dresser. Comme c’était une besogne absorbante, nous étions dispensés de nous occuper de notre peloton et nous ne prenions ni garde ni semaine. En outre, on nous octroyait quelques privilèges : celui de monter notre cheval d’armes le dimanche et les jours de fête pour aller en promenade où bon nous semblait, celui de n’assister qu’aux manœuvres de régiment. Enfin nous jouissions de la permission permanente de minuit.
Ces avantages étaient équitables. En effet, nous avions la responsabilité de la reprise et, de plus, montant les chevaux les plus difficiles, nous risquions parfois notre peau. Même avec les bêtes d’un caractère docile, tout danger n’était pas aboli. Par exemple, au saut d’obstacles, il y avait encore assez souvent des membres rompus et des têtes meurtries. Moi-même, j’y fis de fortes culbutes, mais sans autre dommage que quelques contusions.
Une fois, pourtant, j’ai vu la mort de près.
Je dressais la jument Idole, bête magnifique et sauteuse hors ligne.
Il y avait sur le terrain une série d’obstacles : douves, haies, barrières et enfin le plus scabreux de tous, celui qu’on appelle la banquette irlandaise. Voici en quoi il consiste : un fossé profond et plein d’eau puis, tout contre, un remblai que domine une plateforme juste de la longueur d’un cheval, puis un talus à pic qui dévale sur un autre fossé plein d’eau également.
Il faut que d’un élan unique le cheval franchisse le premier fossé, retombe droit sur la plate-forme, puis franchisse le second fossé.
On se rend compte du péril : un faux-mouvement du cavalier, une hésitation du cheval — c’est la chute.
Cette après-midi-là, le temps n’était nullement favorable aux exercices de sauts d’obstacles. Il avait plu toute la nuit précédente et encore le matin. La terre en restait détrempée. Venu seul avec ma jument, je me contentai de lui faire exécuter des figures de haute-école aux endroits où il y avait le moins de boue.