Survient M. de Gastines, accompagné d’un officier étranger — un Russe, si j’ai bonne mémoire — depuis quelques semaines en subsistance au régiment. M. de Gastines me fait signe d’approcher et détaille avec complaisance à son interlocuteur les belles qualités d’Idole.

— Je regrette, conclut-il, que le terrain soit trop glissant ; nous aurions fait sauter les obstacles à cette bête… Elle n’y a pas de rivale.

Sur ce propos, je me permets d’intervenir

— Oh mon lieutenant, dis-je, si vous y tenez, je puis essayer. Je crois que maintenant le sol s’est assez raffermi pour qu’on tente le coup. D’ailleurs, je suis sûr d’Idole.

On devine que j’éprouvais un grand désir d’épater le Slave et je soupçonne que mon lieutenant nourrissait la même arrière-pensée que moi, car, après avoir un peu hésité, il reprit : — Eh bien, allez-y !… Seulement, vous laisserez de côté la banquette irlandaise ; elle est trop dangereuse aujourd’hui.

Je ne réponds rien, fort décidé, in petto, à franchir la banquette comme le reste. Après je dirai, pour m’excuser, qu’Idole s’était emballée. Je prends du champ ; je pars au grand galop.

Ma bonne bête vole par-dessus barrières, haies et douves, murs en pierres sèches, etc. Puis, quand j’arrive, à toute vitesse, sur la banquette, au lieu de la doubler, je lance la jument droit dessus au train de charge. Elle s’enlève d’une façon superbe. Mais au moment où elle pose les quatre pieds sur la plateforme, celle-ci, imbibée de pluie et peut-être mal entretenue, s’écroule. Nous glissons, nous perdons l’équilibre, et, roulant pêle-mêle sur le talus, nous tombons dans le second fossé dont l’eau fangeuse jaillit de toutes parts. Tout cela, qui est si long à raconter, n’a pas duré trois secondes.

En tombant, j’ai lâché, d’instinct, les étriers et la bride. C’est ce qui me sauve. La jument, indemne, s’est déjà relevée ; elle file à travers la plaine en hennissant, en pétaradant et en décochant des ruades prodigieuses.

Moi, pendant ce temps, étourdi, moulu, trempé jusqu’aux os, je me suis assis sur le revers du fossé.

Les deux officiers accourent, me croyant broyé.