Infuser sa volonté au cheval qu’on dresse, le rendre si maniable qu’on ne fait qu’un avec lui, c’est réaliser la fable du Centaure, c’est passionnant. Je m’adonnais à cette tâche d’une façon tellement assidue qu’on pourrait croire qu’elle suffisait à m’absorber. Certes, je m’y intéressais beaucoup mais les soins qu’elle exigeait ne me rendaient pas indifférent aux occupations d’ordre intellectuel. C’est encore une des inepties calomnieuses chères aux pacifistes, que de prétendre que le métier militaire abrutit son homme. Ceux qu’il hébète, on peut être sûr qu’ils se seraient hébétés dans n’importe quelle autre profession.
Sauf la première année, où, comme il est compréhensible, le souci de m’adapter rapidement à des conditions d’existence nouvelles et les fatigues qui en résultaient ne me laissèrent pas le loisir de penser à la littérature, j’eus bientôt assez de temps pour lire et même écrire.
Au quartier, ce n’était guère possible. Mais, dès que mes fonctions à la reprise de dressage m’eurent dispensé du service ordinaire, je louai une chambre en ville pour m’y cultiver sans être dérangé par le va-et-vient des camarades et les bruits du quartier.
Avoir un pied-à-terre dehors, ce nous était défendu. Mais je sus choisir un logis assez éloigné et assez discret pour ne pas craindre de surprise.
Soit dit en passant, j’avais encore un autre motif d’enfreindre de la sorte le règlement. Une paire de beaux yeux noirs, dont il m’était permis d’admirer de près le sombre éclat, venaient de me conquérir. J’aimais mieux les voir scintiller dans une chambre bien à moi, parmi des meubles à peu près convenables, que de leur fixer des rendez-vous en l’un de ces hôtels sordides et malfamés où mes collègues menaient à dénouement leurs aventures galantes. D’autant que, pour moi, il s’agissait d’un mariage qui se conclut un peu plus tard.
J’organisai mon temps libre de la façon suivante. Tous les jours, après avoir surveillé le pansage de nos jeunes chevaux et transmis à mes hommes les ordres pour le lendemain, vers quatre heures, je quittais le quartier pour n’y rentrer qu’à minuit sonnant.
Le jeudi et le dimanche, j’allais au théâtre ou au concert, comme je l’ai dit plus haut. Parfois — assez rarement, car il fallait prendre des précautions à cause d’une patronne grondeuse — j’accompagnais les yeux noirs à la musique sur le Mail. Mais, le plus souvent, je restais à la maison pour y noircir beaucoup de papier et pour y dévorer les volumes que me prêtait une bibliothèque municipale ou ceux que me fournissait un cabinet de lecture assez bien au courant des nouveautés.
C’est alors que Balzac me fut révélé. Je le lus tout entier, d’un seul trait et, quand j’eus fini, je le relus encore et encore. Balzac, ce géant dont l’œuvre domine le XIXe siècle, me fit comprendre la société contemporaine en ses origines, sa structure, ses vices et ses avortements. Comme il insuffla une vie intense à tous les personnages de la Comédie humaine, ceux-ci m’apparaissaient aussi réels que si je les avais coudoyés dans la rue ou fréquentés à domicile. Littéralement, Rastignac, Rubempré, Pons, Nucingen, Philippe Bridau, Hulot, Esther, Eugénie Grandet, Madame de Mortsauf, Jenny Cadine et tous les autres, respiraient, agissaient autour de moi. L’empire du génie balzacien sur mon imagination fut extraordinaire.
J’étais trop jeune, j’ignorais trop complètement la religion, la politique, la sociologie pour saisir toute la portée de ces romans — si l’on peut appeler « romans » de pareilles anatomies du Vrai. C’est seulement des années plus tard que j’ai perçu la sagesse incluse dans des livres comme le Médecin de campagne et le Curé du village et que j’ai admis les principes qui coordonnent toutes les parties du monument élevé par Balzac à l’Église et à la Monarchie.
Mais, dès cette époque, tout ce qu’il grava de son burin irrésistible aux profondeurs de mon être contribua, sans doute, à former quelques-uns des éléments de ma réaction future contre la folie révolutionnaire.