Immédiatement, je reçus de lui des enseignements précieux pour ma formation littéraire.
Sous son influence j’écrivis un conte, bien entendu plein de gaucherie et de réminiscences ingénues, dont je n’ai gardé qu’un souvenir très vague, l’ayant détruit presqu’aussitôt, tant il me parut au-dessous de mon modèle. Tout ce que je me rappelle, c’est que j’y racontais, à travers force descriptions prolixes, les avatars d’un disciple de Pythagore voué à la métempsycose. Voilà le thème ; quant aux développements, je les ai oubliés.
Peu à peu, le démon de la littérature me posséda de nouveau et d’une façon si entière que je fus obligé d’abandonner les projets que j’avais conçus pour mon avenir. Naguère, encouragé par mes supérieurs, je méditais d’entrer à l’École de Saumur, puis, une fois officier, de poursuivre ma carrière dans l’armée d’Afrique.
L’idée n’était pas déraisonnable. Mais, de par Balzac, de par quelques autres livres aussi — les poèmes et les proses de Baudelaire, les romans de Barbey d’Aurevilly — elle fut emportée, balayée comme au souffle d’une rafale brûlante. La fièvre littéraire se ralluma dans mes veines. Mille sujets de livres me tourbillonnaient dans la cervelle. Selon cette infatuation juvénile qui gonfle les débutants, je me voyais entassant volume sur volume, à l’exemple du Maître, acclamé par une multitude de lecteurs, couronné d’un laurier d’or par la Gloire !…
Ah ! comme la vie et les dures expériences qu’elle implique se chargent d’émonder ces rêves exubérants. « La gloire est le soleil des morts », a dit magnifiquement Balzac lui-même. Mais je n’étais pas encore apte à retenir cette maxime si profonde en sa concision. Le sens philosophique du livre amer d’où je l’extrais et qui s’intitule la Recherche de l’Absolu m’échappait. Et mon esprit devait bien des fois se fracasser les ailes avant d’en réaliser la vérité…
Toutefois, durant mes six derniers mois au régiment, je ne négligeai pas trop mon service. Mais le feu sacré n’y était plus. Il flambait ailleurs — à Paris, où je me voyais déjà installé, en train de polir les livres dont je ne cessais plus de rêver.
Cette hantise, je l’emportais dans mes promenades solitaires, à la Roche-d’Érigné, sur le chemin du Lion d’Angers, aux ardoisières de Trélazé, comme sur cette rive de la Maine où de sveltes peupliers frémissants reflètent leur feuillage délicat dans les moires et les remous de l’eau qui fuit sans trêve.
Plus de galops bien rassemblés, plus de trots rythmiques. J’allais au pas, les rênes flottantes, laissant mon cheval faire ce qu’il voulait. Je vivais dans le monde féerique des images et des formes, et je les entendais bourdonner en moi comme une grappe d’abeilles impatientes d’essaimer.
Ainsi absorbé, j’atteignis le jour de ma libération. Ce fut le 1er septembre 1886…
En quittant le quartier, je n’éprouvai pas du tout cette sensation de délivrance qui m’avait rendu si joyeux lors de mon départ du collège. Au contraire, prenant congé de mes chefs qui me témoignèrent leurs regrets que je n’eusse pas rengagé, je me sentais le cœur passablement serré. C’est que l’armée m’avait inculqué le goût d’une vie régulière, pleine d’occupations bien déterminées. Là, sous une discipline bienfaisante, j’avais appris à réfréner ma nature impétueuse. Enfin j’avais trouvé une sorte de famille remplaçant celle qui m’avait fait défaut. Bref, je tiens à le souligner, au régiment, j’avais été heureux parce que j’avais appris à obéir.