Maintenant qu’il me fallait affronter, seul, sans foyer, sans fortune, sans relations ni indices d’une réussite, les hasards de la carrière des lettres, je me reprochais presque d’avoir pris ce parti. Mais la vocation me sollicitait d’une façon trop impérieuse pour que je revinsse sur ma décision. Si je l’avais fait, je crois qu’au bout de très peu de temps j’en aurais été au désespoir.
Les écrivains, qu’un appel irrésistible força de suivre la Muse, malgré tous les obstacles, me comprendront.
Du moins, j’emportais avec moi la notion que, comme l’a si bien démontré Alfred de Vigny, la servitude militaire a sa grandeur. Gardienne de la civilisation française, l’armée suscita en moi le sentiment de la solidarité nationale et y enracina l’idée de patrie. Par la suite, sous l’action de circonstances déplorables, l’illusion humanitaire m’égara pendant quelques années. Mais, par la grâce de Dieu, je retournai assez vite au bon sens. C’est pourquoi, en ces jours de réflexion mûrie par l’épreuve, où je récapitule les vicissitudes de ma jeunesse, je me félicite, j’aime à le redire, d’avoir été — un bon soldat.
CHAPITRE VI
LE SYMBOLISME
Dès les premiers jours de janvier 1887, je me suis fixé à Paris. J’habite une mansarde au septième étage d’une maison du boulevard Saint-Marcel et j’y grimpe par l’escalier de service.
Mon mobilier est plutôt rudimentaire : en guise de lit, un sommier posé à même le carreau et sur lequel ne pèsent pas bien lourd une galette de varech, deux couvertures de coton, un traversin rembourré de paille. D’édredon, aucun. S’il gèle, je le remplace par mes vêtements étalés sur mes pieds. Un tout petit poële dont le long tuyau zigzaguant contribue à me donner quelque chaleur. Deux chaises et une table de bois blanc, peintes en noyer. Une malle qui me sert d’armoire à linge et dont le couvercle supporte mes ustensiles de toilette. Des rayons de sapin où s’alignent trois douzaines de livres. Sans cadre et fixés à la muraille par des clous, un portrait de Baudelaire et une mauvaise gravure d’après la Ronde de nuit de Rembrandt.
C’est qu’il n’y a pas lieu de faire du luxe. Mon revenu fixe se monte à soixante-six francs par mois que me verse fort exactement une tante cossue mais qui entend trop ne pas favoriser ce qu’elle nomme « ma folie de littérature » pour y ajouter le moindre subside. Elle espère que je ne tarderai pas à me décourager et que j’accepterai l’emploi qu’elle me réserve chez un notaire de ses amis. Or je n’ai jamais rien voulu savoir. Je me suis donné ma parole d’être un homme de lettres et pas autre chose. Je n’en démordrai pas.
A cette époque, le coût de la vie n’est pas excessif. Pourvu que l’on possède bon estomac, il est facile de se nourrir à peu de frais. Ayant réduit mon entretien au strict nécessaire, portant avec sérénité des frusques achetées chez le revendeur et des chaussures souvent percées je m’offre donc des festins de charcuterie et de pain rassis arrosé d’eau fraîche. Des fruits, selon la saison, de loin en loin un œuf, complètent mes menus. Il y a aussi le café que je prends très fort, car je passe la plupart des nuits à travailler. Quoique j’aie supprimé le sucre, c’est ma dépense la plus onéreuse avec le pétrole dont je m’éclaire.
J’accepte cette gêne avec la plus parfaite insouciance. Je vis d’une existence si exclusivement cérébrale que je ne donne aucune attention à ce que je tiens pour de vaines contingences.
Mais j’ai beau pratiquer l’ascétisme pour l’amour du Beau, soixante-six francs mensuels, ce n’est tout de même pas suffisant. Afin de grossir mon budget, je me mets en quête de besognes alimentaires. J’en trouve parfois de bien cocasses. Par exemple, un commis d’architecte, mon voisin de palier, m’abouche avec le propriétaire de plusieurs maisons situées dans le quartier des Gobelins. Cet homme cultive une marotte assez bizarre : il voudrait obtenir l’entreprise de construction du Métropolitain dont on commence à parler. Des projets grandioses l’obsèdent, mais comme le style lui manque aussi bien que l’orthographe, ce bourgeois babylonesque me propose de lui écrire une brochure qu’il signera, fera imprimer et distribuera aux conseillers municipaux, à tous les sénateurs, à tous les députés. Il y aura un tirage de luxe destiné aux « grosses légumes » tels que le préfet de la Seine, les ministres et le Président de la République.