Mon Mécène me demande surtout du lyrisme et des phrases pompeuses. Qu’à cela ne tienne, je lui servirai autant d’emphase qu’il lui plaira. En huit jours, j’expédie la chose suivant les notes informes qu’il m’a confiées. J’y ai fourré à foison toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et de l’érudition pillée dans les dictionnaires techniques — voire des citations cueillies dans les Fleurs du Mal, entre autres, cette apostrophe à la grand’ville :
Fourmillante cité, cité pleine de rêves
Où le spectre, en plein jour, raccroche le passant…
et ce distique :
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
L’impression produite fut extraordinaire. Lorsque, comme possédé d’une fureur pindarique, j’eus déclamé cet étrange dithyrambe au bonhomme, il se prit d’un tel enthousiasme qu’il me compta mille francs, séance tenante. Or, nous n’étions convenus que de cinq cents à payer en deux fois. Quel succès — et quelle aubaine !…
On découvre ainsi quelquefois de ces bourgeois chez qui un « poète mort jeune » ressuscite soudain, après qu’ils ont fait fortune, pour s’extravaguer en conceptions délirantes. Ce n’est pas fréquent, mais cela se rencontre. Et ma bonne étoile m’avait amené l’un d’eux.
Je déniche d’autres tâches moins lucratives mais encore appréciables. Je rédige des fragments étendus de monographies sur les métiers parisiens pour un compilateur qui, mal doué quant aux facultés inventives, ne déteste pas de publier, sous son nom, le travail d’autrui. Ce parasitisme lui rapporte, paraît-il, beaucoup et il paie assez bien.
De passage à Paris, il m’arrive, flânant sur les quais de la rive gauche, d’apercevoir dans les boîtes des bouquinistes quelqu’un des volumes en question. Alors je ris dans ma barbe et je me remémore, avec un certain attendrissement, cette période de ma jeunesse où j’avais le droit de m’appliquer le Sic vos non vobis de Virgile…